En Martinique, le logement social ne répond plus uniquement à un besoin d’habitat. Dans un contexte de ralentissement du secteur de la construction et de contraction économique, il apparaît désormais comme l’un des principaux moteurs capables de maintenir de l’activité dans le BTP.
Réunis au Salon des Bâtisseurs 2026 autour d’une table ronde consacrée à l’action de l’État en faveur du logement, représentants de la DEAL Martinique et bailleurs sociaux ont dressé un constat partagé : les financements existent, les opérations aussi, mais la production reste freinée par une accumulation de blocages techniques, administratifs et structurels.
Plus de 300 millions d’euros mobilisés pour soutenir la construction et la réhabilitation
Pour Cyrille Liroy, chef du service logement de la DEAL Martinique, le logement social constitue aujourd’hui un outil majeur d’intervention économique publique. L’État mobilise plusieurs dispositifs afin de soutenir à la fois la construction neuve, la réhabilitation du parc existant, l’amélioration de l’habitat, et le confortement parasismique des logements sociaux.
Parmi les principaux outils évoqués figurent :
- la Ligne Budgétaire Unique (LBU),
- le Fonds Barnier,
- le Fonds Vert,
- le FRAFU,
- ou encore les dispositifs fiscaux liés au crédit d’impôt et à la réhabilitation.
Sur les dix dernières années, la seule LBU représente 324 millions d’euros engagés, dont 236 millions d’euros effectivement payés pour financer des travaux de construction, de réhabilitation et d’amélioration de l’habitat.
À cela s’ajoutent près de 30 millions d’euros mobilisés via le Fonds Barnier pour le renforcement parasismique du parc social martiniquais.
Au total, les intervenants rappellent que plusieurs centaines de millions d’euros ont ainsi été injectés dans l’économie locale à travers les opérations portées par les bailleurs sociaux et les travaux réalisés par les entreprises du BTP.
Un volume important de logements… mais une demande toujours sous forte tension
La conférence rappelle également le poids du logement social dans le territoire martiniquais.
Sur les dix dernières années :
- environ 7 250 logements sociaux ont été engagés,
- et plus de 5 000 logements livrés.
Mais malgré cette production, les besoins restent considérables. Les dernières données disponibles évoquées pendant la conférence font état d’environ 14 900 demandes de logements sociaux actuellement exprimées en Martinique.
La DEAL insiste également sur un autre volet souvent moins visible : l’aide à l’amélioration de l’habitat destinée aux ménages modestes.
Sur dix ans :
- environ 3 600 opérations ont été engagées,
- et 2 400 logements améliorés ou réhabilités.
Ces dispositifs concernent notamment la lutte contre l’insalubrité, l’amélioration du confort, les travaux de sécurité, ou encore la préservation du bâti existant.
Cyrille Liroy rappelle que ce volet représente à lui seul près de 130 millions d’euros de travaux engagés, principalement réalisés par des TPE et entreprises artisanales du bâtiment.

Les financements existent, mais les projets peinent encore à avancer
L’un des enseignements majeurs de la conférence tient toutefois dans le décalage entre les financements disponibles et la capacité réelle à produire rapidement des logements.
Les intervenants reconnaissent tous l’existence d’un stock important d’opérations déjà financées mais encore partiellement bloquées.
Selon la DEAL :
- le portefeuille actuel représenterait environ 88 millions d’euros de travaux pour le logement locatif social,
- auxquels s’ajoutent plus de 34 millions d’euros concernant l’amélioration de l’habitat.
Mais plusieurs difficultés freinent les opérations. Il y a notamment l’augmentation du coût des matériaux, les difficultés à mobiliser certaines entreprises, les tensions sur certains corps d’état, les retards administratifs, ou encore complexité des opérations de viabilisation.
Le sujet des lots en tension revient d’ailleurs à plusieurs reprises pendant les échanges. La société Ozanam évoque notamment des difficultés récurrentes pour certains marchés spécifiques, tandis que l’ACMAG cite le cas d’une entreprise de carrelage placée en liquidation judiciaire en pleine opération, entraînant un ralentissement du chantier concerné.
Pour plusieurs bailleurs, l’équilibre économique des opérations devient également de plus en plus difficile.
L’un des intervenants rappelle ainsi qu’un logement social neuf atteint désormais environ 210 000 euros de coût de production, malgré des financements publics représentant parfois près de la moitié de l’opération.
Dans le même temps, les loyers sociaux restent fortement encadrés afin de rester accessibles aux ménages martiniquais.

Le raccordement électrique devient un nouveau facteur de blocage
L’un des sujets les plus marquants de la table ronde concerne les délais de raccordement aux réseaux.
Plusieurs bailleurs expliquent faire face à des retards importants après l’achèvement des chantiers, notamment pour l’accès à l’électricité.
Un intervenant évoque ainsi des bâtiments livrés mais inoccupés pendant plusieurs mois faute de raccordement effectif : « On a quand même une moyenne de 7 mois et demi de retard de mise à disposition de ces logements construits, livrés, pour des questions d’accès à l’énergie. »
Ces retards génèrent plusieurs conséquences :
- impossibilité de faire entrer les locataires,
- absence de loyers,
- vieillissement prématuré des bâtiments vides,
- ou encore difficultés à enclencher les garanties de parfait achèvement.
Le sujet dépasse d’ailleurs le seul logement social. Pendant les échanges, la DEAL confirme que les difficultés de raccordement touchent également d’autres secteurs, notamment les projets photovoltaïques.

Viabilisation, assainissement, foncier : les limites structurelles du territoire réapparaissent
La conférence met aussi en lumière plusieurs fragilités structurelles liées à l’aménagement du territoire martiniquais.
Les bailleurs expliquent devoir parfois gérer eux-mêmes les stations d’épuration:
- les voiries,
- les réseaux,
- les équipements techniques,
- ou les aménagements de parcelles
alors que ces infrastructures devraient théoriquement être préparées en amont.
Plusieurs intervenants soulignent également le manque de foncier déjà viabilisé pour accueillir rapidement des opérations de logement.
Cette situation allonge les délais, les coûts, et la complexité globale des projets.
L’un des bailleurs compare même la situation martiniquaise à celle observée à La Réunion, où les terrains seraient davantage aménagés avant l’arrivée des opérations de logement social.
Le sujet de l’assainissement apparaît également comme un facteur bloquant récurrent, certaines opérations restant suspendues en raison des capacités insuffisantes des réseaux ou des stations existantes.

Une relance qui passe aussi par la remobilisation des entreprises du BTP
Face à ces difficultés, la DEAL et les bailleurs sociaux ont lancé en février 2026 un plan d’action destiné à accélérer les projets et à remobiliser les entreprises du secteur.
L’objectif annoncé :
- plus de 300 millions d’euros de travaux à lancer sur douze mois.
Les premiers effets semblent déjà visibles. Plusieurs bailleurs indiquent avoir enregistré davantage de réponses aux appels d’offres après les rencontres organisées avec les entreprises du BTP.
Ozanam cite notamment un marché de remise en état des logements pour lequel le nombre d’entreprises candidates est passé de 3 à 13 entreprises après une nouvelle démarche de consultation et de sourcing.
Pour les acteurs présents, cette remobilisation reste essentielle afin de redonner de la visibilité à un secteur fragilisé depuis plusieurs années.
Le logement social, entre enjeu social et enjeu économique
Au-delà des chiffres, la conférence montre surtout que le logement social occupe désormais une place centrale dans l’économie martiniquaise.
Pour l’État comme pour les bailleurs, il ne s’agit plus uniquement de produire des logements, mais aussi de soutenir l’activité des entreprises, maintenir des emplois, structurer la filière BTP, et redonner de la visibilité au secteur.
Mais les échanges révèlent également les limites structurelles auxquelles se heurte aujourd’hui cette relance :
- coûts de construction,
- manque d’entreprises disponibles,
- lenteurs administratives,
- difficultés de raccordement,
- ou encore insuffisance des infrastructures.
Autant de sujets qui montrent que la production de logements sociaux dépend désormais autant des financements publics que de la capacité du territoire à fluidifier l’ensemble de la chaîne de production du logement.









