Sur les chantiers du BTP, les questions de prévention restent souvent associées aux obligations réglementaires ou à la réduction des accidents du travail. Pourtant, l’intervention de David Herthe, préventeur contrôleur des risques professionnels à la CGSS Martinique, lors du Salon des Bâtisseurs 2026, a proposé une lecture plus large du sujet.
Derrière les enjeux de sécurité, l’intervention a surtout mis en évidence le rôle central de l’organisation chantier, de la logistique et des conditions de travail dans la performance globale des entreprises. À travers plusieurs exemples concrets, la conférence montre comment les manutentions répétées, les circulations mal pensées ou encore l’absence d’anticipation peuvent peser directement sur la productivité, les délais ou l’attractivité du secteur.

Une sinistralité toujours importante dans le secteur
Le constat de départ reste lourd. Le BTP demeure l’un des secteurs les plus exposés aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. David Herthe rappelle ainsi que le secteur enregistre chaque année environ 600 000 accidents du travail, près de 100 000 accidents de trajet et plus de 50 000 nouvelles maladies professionnelles.
Dans cette sinistralité, deux grandes familles de risques dominent : les manutentions manuelles et les chutes, qu’elles soient de plain-pied ou de hauteur. À elles seules, les manutentions représenteraient près de la moitié des accidents observés dans le secteur.
Les pathologies évoquées couvrent un spectre large :
- troubles musculosquelettiques (TMS),
- expositions à l’amiante ou à la silice cristalline,
- lésions liées aux efforts répétitifs,
- accidents routiers,
- coupures et traumatismes divers.
Mais au-delà de ces chiffres, la conférence insiste surtout sur un point : une partie importante de ces risques est liée à la manière dont les opérations sont organisées.
Derrière les accidents, un problème d’organisation des chantiers
C’est probablement l’idée centrale de l’intervention. Pour David Herthe, de nombreuses manutentions ne sont pas uniquement imposées par la nature des travaux. Elles résultent aussi d’une organisation insuffisamment anticipée.
Matériaux déposés loin des zones de travail, absence d’équipements de levage, accès dégradés, circulations encombrées ou encore coactivité mal coordonnée : autant de situations qui obligent les équipes à multiplier les déplacements et les reprises de charges.
Comme le souligne l’intervenant, « la plupart [des accidents] résultent souvent d’une désorganisation, d’un manque d’organisation ». Derrière les questions de sécurité apparaît alors un sujet plus large : celui de la logistique de chantier.
La conférence décrit ainsi une évolution progressive des pratiques, où les flux de matériaux, les accès, les zones de stockage ou les circulations commencent à être pensés de manière beaucoup plus structurée. Une approche qui rapproche de plus en plus le chantier d’une logique logistique comparable à celle utilisée dans certains secteurs industriels.
La question devient d’autant plus importante que les opérations évoluent elles aussi. David Herthe évoque notamment la montée des chantiers de réhabilitation, en particulier sur des bâtiments scolaires ou administratifs, dans des environnements souvent plus contraints que les opérations neuves traditionnelles.
Des coûts indirects qui dépassent largement le seul accident
L’intervention cherche également à déplacer le regard porté sur la prévention. Car pour la CGSS, les conséquences d’un accident ne se limitent pas aux seuls coûts immédiats.
Selon David Herthe, les coûts indirects liés à un accident du travail peuvent représenter 3 à 5 fois les coûts directs. La désorganisation des équipes, les arrêts de chantier, la baisse de productivité ou encore la perte d’image viennent alors peser durablement sur l’entreprise.
L’intervenant évoque aussi des effets moins visibles :
- dégradation du climat social,
- difficultés de fidélisation,
- départ de salariés du secteur,
- perte d’attractivité auprès des jeunes.
Sur ce point, la conférence établit un lien direct entre conditions de travail et performance globale de l’entreprise. « On ne peut plus que se targuer de demander aux entreprises d’appliquer de la sécurité », explique David Herthe, soulignant que les entreprises recherchent désormais des gains de productivité dans un contexte économique contraint.
L’idée défendue est claire : la prévention ne doit plus être perçue uniquement comme une obligation réglementaire, mais aussi comme un levier de compétitivité.
Une évolution vers des chantiers plus organisés et plus mécanisés
Une large partie de la conférence est consacrée aux solutions concrètes permettant de réduire les manutentions et d’améliorer les conditions de travail.
L’intervenant cite notamment :
- les monte-matériaux,
- les ascenseurs de chantier,
- les rampes d’accès,
- les équipements roulants,
- les nacelles,
- ou encore les pompes à chape.
Pour David Herthe, ces équipements ne doivent plus être considérés comme de simples dépenses. « Il y a un véritable retour sur investissement pour l’ensemble du chantier », insiste-t-il.
Cette transformation apparaît particulièrement visible sur les opérations verticales, de plus en plus fréquentes avec la raréfaction du foncier disponible. Qui dit hauteur dit aussi augmentation des manutentions, des déplacements et de la pénibilité, d’où la nécessité de mécaniser davantage certaines opérations.
La conférence s’appuie également sur une étude menée autour d’un chantier de 60 logements pour illustrer les écarts de performance entre différentes organisations de chantier.
Sans logistique adaptée, l’opération étudiée nécessitait environ 28 000 colis manutentionnés et près de 4 000 heures de manutention. Avec une organisation optimisée et des équipements adaptés, ces volumes étaient fortement réduits, jusqu’à atteindre environ 600 heures de manutention.
Pour l’intervenant, ces gains ne concernent pas uniquement la sécurité. Ils permettent aussi aux équipes de consacrer davantage de temps à leurs tâches de production plutôt qu’au transport manuel des matériaux.
Une question qui touche aussi à l’attractivité du secteur
Au fil de la conférence, un autre sujet apparaît en arrière-plan : celui du vieillissement de la main-d’œuvre et de l’usure professionnelle.
David Herthe rappelle que le secteur fait face à des difficultés de renouvellement, alors même que certains savoir-faire deviennent plus difficiles à préserver. Dans ce contexte, améliorer les conditions de travail devient aussi un moyen de fidéliser les salariés et de rendre les métiers plus attractifs.
L’intervention défend ainsi une vision plus globale du chantier, où prévention, organisation et performance deviennent progressivement indissociables.
Comme le résume l’intervenant, « la prévention n’est pas une contrainte », mais un investissement capable d’agir à la fois sur la sécurité, la qualité de production et la stabilité des équipes.
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