Sans granulats, pas de béton, pas de routes, pas de logements, pas d’ouvrages publics. Derrière la question des carrières, souvent abordée sous l’angle environnemental ou local, se joue en réalité un enjeu stratégique pour la Martinique : conserver une capacité de production de matériaux de construction ou dépendre de plus en plus des importations, avec des conséquences directes sur les coûts, les chantiers, l’emploi et l’aménagement du territoire.
« Une île qui ne maîtrise plus ses matériaux de construction perd une part de sa capacité à décider de son avenir. »
Une ressource invisible, mais indispensable

La Martinique parle beaucoup de souveraineté énergétique, alimentaire ou encore de gestion de l’eau. Elle parle beaucoup moins de souveraineté minérale. Pourtant, cette question conditionne très concrètement la capacité du territoire à construire, entretenir, réparer et adapter ses infrastructures.
Les granulats, ces matériaux issus notamment des carrières, sont indispensables à l’ensemble de la chaîne du BTP. Ils entrent dans la fabrication du béton prêt à l’emploi, des éléments préfabriqués, des enrobés routiers, des remblais, des fondations, des ouvrages de génie civil et de nombreux équipements publics.
Sans approvisionnement stable, ce sont les logements, les routes, les réseaux, les écoles, les ouvrages portuaires ou encore les protections contre les risques naturels qui peuvent être fragilisés.
Saint-Pierre, un maillon stratégique
Dans cet équilibre, la région de Saint-Pierre occupe une place essentielle. Les exploitations du secteur représentent environ la moitié de la production totale de granulats de l’île.
Cette concentration donne au Nord Caraïbe un rôle stratégique dans l’approvisionnement martiniquais. Une baisse importante de la production dans cette zone aurait donc des conséquences à l’échelle de toute la Martinique.
Le sujet est d’autant plus sensible que les réserves autorisées diminuent progressivement, tandis que les renouvellements ou extensions d’exploitation rencontrent de plus en plus de contraintes.
« La question des carrières dépasse largement le seul cadre industriel. Elle concerne le prix des logements, les chantiers publics, l’emploi local et l’aménagement du territoire. »
Produire localement ou importer davantage
Si la Martinique ne produit plus suffisamment localement, elle devra importer davantage. Or importer des granulats dans un territoire insulaire signifie supporter des coûts logistiques et maritimes plus élevés.
Ces coûts se répercutent ensuite sur les prix du béton, des chantiers, des logements et des infrastructures publiques. À terme, ce sont les collectivités, les entreprises et les ménages qui en paient le prix.
La dépendance aux importations pose aussi une question de sécurité d’approvisionnement. Une île qui dépend de chaînes logistiques extérieures devient plus vulnérable aux crises internationales, aux tensions sur le transport maritime, aux hausses de carburant, aux ruptures d’approvisionnement ou aux décisions de fournisseurs extérieurs.
Un enjeu économique pour le Nord Caraïbe
Les carrières ne sont pas seulement des sites d’extraction. Elles font vivre des emplois directs et indirects dans le transport, la maintenance, les services industriels, la préfabrication, le béton, les travaux publics et toute une partie de la filière construction.
Dans le Nord Caraïbe, où les activités industrielles sont plus limitées que dans le centre de l’île, leur rôle est d’autant plus important.
La réduction de cette activité pourrait donc affaiblir un bassin économique déjà fragile. À l’inverse, une gestion planifiée, encadrée et durable de la ressource permettrait de maintenir des emplois non délocalisables et de préserver des compétences locales indispensables au territoire.
Les exportations, un sujet à regarder avec nuance
La question des exportations mérite aussi d’être abordée avec nuance. Les exportations de granulats représentent environ 30 % de la production du secteur de Saint-Pierre.
Elles peuvent parfois interroger, dans un territoire qui cherche à préserver ses ressources. Mais elles jouent aussi un rôle d’équilibre économique pour la filière. Elles permettent de lisser les fluctuations du marché local, de maintenir l’activité des installations, de préserver les emplois et d’assurer une viabilité industrielle sur le long terme.
Lorsque le marché martiniquais du BTP ralentit, ces débouchés extérieurs permettent d’éviter une chute brutale de l’activité. Dans cette logique, l’exportation n’est pas seulement une sortie de matériaux, elle peut aussi contribuer à maintenir une capacité de production disponible pour le marché martiniquais.
« Le paradoxe est réel : exporter une partie des granulats peut aussi contribuer à maintenir une filière locale capable d’approvisionner la Martinique. »
Le recyclage, nécessaire mais encore limité
Le recyclage des matériaux doit évidemment prendre une place croissante. La valorisation des déchets du BTP, du béton, des matériaux de démolition ou des invendus de centrales à béton est une voie nécessaire.
Elle permet de réduire les déchets, de limiter les prélèvements dans les milieux naturels et d’inscrire davantage le BTP dans une logique d’économie circulaire.
Mais le recyclage ne peut pas, à lui seul, remplacer les carrières. En Martinique, les volumes de matériaux recyclés restent très faibles au regard des besoins. La production annuelle de granulats recyclés est estimée entre 20 000 et 30 000 tonnes, alors que le marché des matériaux de carrière représente près de 2 millions de tonnes par an.
Le recyclage est donc indispensable, mais il demeure complémentaire. Il peut réduire la pression sur la ressource naturelle, pas se substituer entièrement à une production primaire locale.
Le risque des extractions illégales
Un autre risque doit être pris en compte : celui des extractions illégales. Lorsque l’offre légale diminue ou devient plus difficile d’accès, une partie de la demande peut se reporter vers des filières non autorisées.
Ces prélèvements peuvent concerner des rivières, des terrains agricoles ou des espaces naturels sensibles. Ils échappent alors aux contrôles de qualité, aux obligations environnementales, à la fiscalité et aux programmes de remise en état.
Le paradoxe est là : affaiblir les carrières autorisées ne signifie pas forcément réduire les extractions. Cela peut au contraire favoriser des pratiques moins contrôlées, plus opaques et souvent plus dommageables pour l’environnement.
Une carrière légalement encadrée peut être surveillée, aménagée, réhabilitée. Une extraction illégale ne l’est pas.
Sortir d’un débat binaire
La Martinique doit donc sortir d’une approche trop binaire. Le débat ne peut pas se limiter à être pour ou contre les carrières.
La vraie question est de savoir comment produire les matériaux indispensables au territoire dans des conditions acceptables, contrôlées et durables.
Cela suppose une vision de long terme. L’activité extractive ne se décide pas dans l’urgence. Elle nécessite des investissements lourds, des autorisations longues, des équipements spécifiques, une organisation logistique et une visibilité suffisante pour les opérateurs.
Sans cette visibilité, la filière s’affaiblit progressivement. Et lorsque les capacités locales disparaissent, il devient difficile, coûteux et long de les reconstituer.
« Le sujet n’est pas de choisir entre carrières et environnement, mais d’organiser une production locale maîtrisée, contrôlée et durable. »
Le rôle décisif du futur Schéma Régional des Carrières
Le futur Schéma Régional des Carrières devra répondre à cet enjeu. Il ne devra pas seulement identifier des gisements sur une carte.
Il devra s’assurer que les ressources stratégiques sont réellement mobilisables, en tenant compte de l’urbanisation, des contraintes foncières, des enjeux environnementaux, des besoins du BTP et des réalités économiques.
L’enjeu est d’autant plus important que la Martinique devra continuer à construire. Même dans un contexte de transition écologique, les besoins restent structurels : logements, rénovation du bâti, infrastructures routières, réseaux d’eau et d’assainissement, équipements publics, protections littorales, adaptation au changement climatique.
Tous ces chantiers nécessitent des matériaux.
Les chiffres à retenir
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- Environ 50 % de la production martiniquaise de granulats provient du secteur de Saint-Pierre.
- Environ 30 % de la production du secteur est exportée vers la Caraïbe.
- Le marché martiniquais des matériaux de carrière représente près de 2 millions de tonnes par an.
- Les granulats recyclés représentent environ 20 000 à 30 000 tonnes par an.
- Le recyclage est nécessaire, mais il ne couvre aujourd’hui qu’une très faible part des besoins.
Construire demain sans dépendre entièrement de l’extérieur
La question n’est donc pas de savoir si la Martinique aura besoin de granulats demain. Elle en aura besoin.
La vraie question est de savoir si ces matériaux seront produits localement, sous contrôle, ou importés à un coût économique et environnemental plus élevé.
Préserver une capacité locale de production ne signifie pas ignorer les exigences environnementales. Cela signifie au contraire organiser l’extraction, la limiter aux besoins réels, développer le recyclage, renforcer les contrôles, réhabiliter les sites et inscrire la ressource minérale dans une stratégie globale d’aménagement.
La souveraineté minérale est peut-être moins visible que l’énergie ou l’alimentation. Mais elle est tout aussi décisive.
Pour la Martinique, l’enjeu est clair : construire demain sans dépendre entièrement de l’extérieur.
Le vrai débat
Le sujet n’est pas de choisir entre carrières et environnement.
Le véritable enjeu est de définir une stratégie équilibrée : produire localement les matériaux indispensables, limiter les impacts, contrôler les exploitations, développer le recyclage et éviter une dépendance coûteuse aux importations.
Pour un territoire insulaire comme la Martinique, la ressource minérale est un élément de résilience économique autant qu’un outil d’aménagement.
Philippe PIED









