BTP en Martinique : des financements sur la table (?), mais une filière au bord de l’asphyxie

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“Le BTP martiniquais a besoin d’un calendrier, d’une méthode et d’un flux de chantiers. Sans cela, les crédits resteront des chiffres et la détresse des entrepreneurs continuera de s’aggraver.”

Le débat sur le logement et la construction en Martinique ne peut pas se résumer à une opposition simple entre “crédits disponibles” et “crise du BTP”. Les deux réalités coexistent. Des moyens existent, notamment pour le logement aidé, la réhabilitation, l’adaptation de l’habitat ou certains dispositifs d’accession. Mais sur le terrain, les entrepreneurs voient surtout des chantiers qui tardent à sortir, des coûts qui continuent de grimper, des carnets de commandes qui se fragilisent et une visibilité insuffisante pour maintenir les équipes, investir ou former. C’est cette contradiction qui inquiète aujourd’hui toute la filière : l’argent peut être inscrit, même si pour certains ils diminuent… les besoins peuvent être immenses, mais si les opérations ne deviennent pas rapidement des marchés et des travaux, le BTP martiniquais risque de continuer à s’affaiblir.

Dossier réalisé par Antilla / Bâtisseurs

Les principaux chiffres à retenir

Une détresse entrepreneuriale qui ne relève plus seulement du ressenti

La réunion des professionnels du BTP, organisée le mardi 12 mai à la Maison du BTP, à Fort-de-France, n’avait rien d’un simple moment de mauvaise humeur collective. Ce qui s’est exprimé hier, c’est une inquiétude profonde sur l’avenir d’une filière qui se sent prise en étau. D’un côté, des besoins considérables en logements, en réhabilitation, en équipements, en réseaux, en entretien du patrimoine public et privé. De l’autre, des entreprises qui voient les opérations sortir trop lentement, les prix bouger trop vite, les délais s’allonger, les trésoreries se tendre et les équipes devenir difficiles à maintenir.

Les chiffres donnent du poids à ce malaise. En 2025, les logements autorisés reculent encore de 7,9 % et les logements mis en chantier de 4 %. Les logements individuels purs baissent de 9,3 % pour les autorisations et de 15,6 % pour les mises en chantier. Le non-résidentiel ne compense pas cette contraction : les surfaces mises en chantier y reculent de 28,5 %. L’emploi intérimaire baisse de 22,5 % et les effectifs salariés du BTP diminuent également de 4,9 %. Ces indicateurs ne décrivent pas une simple mauvaise passe. Ils disent une filière qui perd de la vitesse, de la visibilité et de la confiance. Sources CERC MARTINIQUE

Une profession qui ne demande pas seulement des aides, mais de la visibilité

Il serait trop simple de répondre aux entrepreneurs : « les crédits existent, à vous de produire ». Cette phrase serait injuste. Produire un logement, lancer une opération, ouvrir un chantier, ce n’est pas seulement une affaire d’entreprise. C’est une chaîne entière qui doit fonctionner.

Il faut du foncier disponible, des permis, des études, des réseaux, des financements équilibrés, des appels d’offres lancés au bon moment, des prix compatibles avec la réalité du marché, des délais de paiement tenables, des maîtres d’ouvrage capables de programmer, des collectivités en capacité d’accompagner, des services instructeurs qui puissent suivre, et des bailleurs ayant les moyens humains, financiers et techniques de porter les opérations jusqu’au bout.

Quand l’un de ces maillons bloque, c’est l’entreprise qui le ressent en dernier, mais le plus violemment. Elle a ses salariés, ses charges, ses véhicules, ses assurances, ses fournisseurs, ses emprunts, ses engagements. Elle ne peut pas attendre indéfiniment que les projets mûrissent. Pour elle, le temps administratif n’est pas neutre. Il peut devenir une menace directe.

C’est pour cela que la détresse exprimée par les professionnels doit être entendue. Les chefs d’entreprise ne demandent pas seulement une enveloppe supplémentaire. Ils demandent une chose plus fondamentale : savoir ce qui va réellement sortir. Quels programmes ? À quelle date ? Pour quels volumes ? Avec quels lots ? Selon quels calendriers ? Avec quelles garanties de paiement ? Et avec quelle prise en compte des surcoûts qui frappent aujourd’hui les matériaux, le transport et la main-d’œuvre ?

La LBU : des crédits existent, mais l’inquiétude demeure

Dans ce climat déjà tendu, l’inquiétude autour de la LBU a joué un rôle d’accélérateur. Pour les professionnels du BTP, la ligne budgétaire unique n’est pas seulement un outil social. Elle est aussi un déclencheur d’activité. Elle permet de boucler des opérations de logement social et, derrière elle, de mobiliser d’autres financements, notamment la défiscalisation ou les prêts.

Selon les acteurs de la filière, la LBU peut représenter 15 à 20 % du prix de revient d’une opération, mais son effet de levier peut être beaucoup plus important sur l’activité globale. C’est pourquoi toute alerte sur une baisse ou une tension de la LBU provoque immédiatement une inquiétude forte. Les entreprises ne regardent pas seulement le montant de la subvention. Elles regardent le volume de chantiers qui pourrait ne pas se faire.

Les éléments disponibles permettent toutefois de préciser la situation martiniquaise. Pour 2026, la Martinique disposerait de 15 millions d’euros en autorisations d’engagement LBU et de 18 millions d’euros en crédits de paiement. À cela s’ajoutent 605 000 euros de MPA, permettant de financer environ 100 dossiers, contre 175 000 euros en 2025. Le quota de PLS est fixé à 111 logements, contre 104 en 2025. Un nouveau crédit d’impôt réhabilitation permettrait de financer 40 % des opérations concernées et de prolonger l’exonération de TFPB. C’est Le nouveau crédit d’impôt réhabilitation, qui peut financer jusqu’à 40 % des opérations concernées et prolonger l’exonération de taxe foncière sur les propriétés bâties, TFPB, constitue un levier supplémentaire pour équilibrer certains projets.

Par ailleurs, 52 opérations représentant environ 300 millions d’euros dans le cadre du plan de relance du 12 février ont déjà été financées sur 2025.

Ces données montrent qu’il serait inexact de dire que les financements ont disparu. Mais elles ne suffisent pas à rassurer complètement. Car les entreprises ne vivent pas de crédits inscrits ou notifiés. Elles vivent du rythme réel des opérations.

Le vrai malaise : l’écart entre les enveloppes et les chantiers

C’est là que se situe le cœur du problème. L’État peut dire que les crédits sont là. Les professionnels peuvent répondre que les chantiers, eux, ne sortent pas assez vite, pas assez régulièrement, pas assez clairement. Les deux affirmations peuvent être vraies en même temps.

Un financement peut être disponible sans produire immédiatement de l’activité. Une opération peut être financée mais encore bloquée par le foncier, les études, les autorisations, les coûts ou les procédures. Un programme peut être annoncé mais ne pas encore générer d’appels d’offres. Une enveloppe peut être sécurisée mais ne pas se traduire avant plusieurs mois en commandes pour les entreprises.

Pour les administrations et les financeurs, ce délai peut sembler normal. Pour une entreprise, il peut être destructeur. Un chef d’entreprise ne peut pas dire à ses salariés : « des crédits existent, mais nous attendons qu’ils deviennent des marchés ». Il doit payer les salaires maintenant, entretenir le matériel maintenant, répondre aux fournisseurs maintenant, garder les compétences maintenant.

C’est cette différence de temporalité qui nourrit la colère et l’inquiétude. Le BTP martiniquais ne demande pas seulement des chiffres. Il demande une traduction concrète de ces chiffres en activité.

Des entreprises prises dans un effet ciseau, avec le MACF en toile de fond

À cette incertitude s’ajoute la hausse des coûts. Les matériaux à base de pétrole, comme les tuyaux PVC, certaines canalisations, les sols souples ou les membranes d’étanchéité connaissent déjà des hausses comprises entre 10 et 20 %. Les produits sidérurgiques, notamment les aciers, sont également sous tension, avec des hausses annoncées autour de 10 %. Pour les autres matériaux importés destinés au bâtiment et aux travaux publics, l’impact lié aux coûts logistiques et aux transports pourrait atteindre 4 à 5 %.

Le ciment concentre aussi les préoccupations. Sur les trois premiers mois de 2026, les ventes cumulées atteignent 36 770,29 tonnes contre 38 329,04 tonnes sur la même période en 2025. En janvier, les ventes de ciment en vrac reculent de 11,01 %, et les ventes en sac de 17 %. En février, la baisse atteint 18,33 % pour le vrac et 4,71 % pour le sac. Le rebond observé en mars ne suffit pas à effacer l’inquiétude, car il peut correspondre à des opérations anciennes arrivant à leur terme plutôt qu’à un vrai redémarrage.

À cela s’ajoute désormais l’inquiétude liée au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le MACF. Ce dispositif européen vise à éviter que des produits importés échappent aux contraintes environnementales imposées aux industriels européens. Mais pour la Martinique, région ultrapériphérique dépendante de l’importation de nombreux matériaux, son application soulève une difficulté particulière. Selon les éléments présentés par les professionnels, le MACF pourrait peser fortement sur le clinker, composant essentiel du ciment, avec un impact direct sur le prix final des matériaux utilisés dans les chantiers.

Les acteurs du BTP ne contestent pas l’objectif de décarbonation. Ils demandent que les règles européennes tiennent compte de la réalité des régions ultrapériphériques : éloignement, étroitesse du marché, dépendance aux importations, absence de production locale suffisante de certains intrants, faibles marges d’absorption des surcoûts. Pour une entreprise martiniquaise, une hausse sur le ciment, l’acier, les produits pétrosourcés ou les matériaux importés ne se résume pas à une ligne de prix. Elle peut remettre en cause l’équilibre d’un devis, réduire la marge, retarder un chantier ou rendre une opération plus difficile à financer.

Là encore, les entrepreneurs se retrouvent coincés. Moins de visibilité sur les chantiers, des coûts qui montent, des devis difficiles à tenir, des marges qui se réduisent, des délais de paiement qui pèsent sur la trésorerie. Beaucoup ont le sentiment de devoir absorber seuls des contraintes qui les dépassent.

Le logement social, le LLI et le PSLA doivent devenir des moteurs de relance

La réponse ne peut donc pas être seulement budgétaire. Elle doit être opérationnelle. Le logement social, le logement locatif intermédiaire, le PSLA, la réhabilitation et l’adaptation de l’habitat doivent devenir des leviers concrets de relance du BTP.

Le PLS progresse légèrement, avec 111 logements contre 104 en 2025. Mais les livraisons des trois dernières années montrent une forte irrégularité : 449 logements livrés en 2023, 204 en 2024, puis 448 en 2025. Cette variation illustre la difficulté du secteur : il ne suffit pas d’avoir des années hautes. Les entreprises ont besoin d’un flux régulier.

Le LLI et le PSLA, non soumis au quota PLS, peuvent aussi constituer des relais importants. Mais là encore, ils ne se développeront pas seuls. Il faut des opérateurs, des fonciers, des prix de sortie compatibles avec les revenus des ménages, des montages sécurisés et une vraie volonté de programmation.

La réhabilitation peut également jouer un rôle majeur. Elle correspond aux besoins du territoire : adaptation au vieillissement, amélioration du parc existant, réduction de la vacance, entretien du patrimoine. Elle mobilise souvent un tissu d’entreprises et d’artisans plus diffus. Mais pour devenir une réponse économique, elle doit elle aussi être massifiée, organisée et programmée.

Les professionnels veulent comprendre, pas seulement entendre des réponses

Le malaise actuel vient aussi d’un manque de lisibilité, même des manifestations comme “Le Salon des Bâtisseurs” ou “Le Méchoui du BTP” et diverses reunions de syndicats professionnels, contribuent à celà. Les professionnels entendent parler de crédits, de quotas, de plans, de dispositifs fiscaux, de financements déjà engagés. Mais ce qu’ils veulent savoir est plus direct : où sont les opérations ? Quand sortent les consultations ? Quels bailleurs lancent quoi ? Quels marchés arrivent ? Quels lots seront accessibles aux entreprises locales ? Quels délais de paiement seront garantis ? Quels projets sont bloqués et pourquoi ?

Cette demande n’est pas corporatiste. Elle est vitale pour un territoire où le BTP irrigue l’emploi, la formation, les recettes locales, les fournisseurs, les transporteurs, les bureaux d’études, les architectes, les artisans et les collectivités. Quand le BTP ralentit, ce n’est pas seulement une filière qui souffre. C’est une partie de l’économie martiniquaise qui se grippe.

La réponse doit donc être collective.

L’État et la CTM, ne peuvent pas être seuls responsables de tous les blocages. Les entreprises ne peuvent pas être seules sommées de produire. Les bailleurs, les collectivités, les financeurs, les opérateurs privés, les intercommunalités, les services instructeurs et les organisations professionnelles doivent partager une même lecture de la situation.

Ni procès, ni déni

La situation exige d’éviter deux pièges. Le premier serait de dire que tout s’effondre financièrement, sans tenir compte des moyens réellement disponibles. Le second serait de dire que tout va bien parce que des financements existent.

La vérité est plus inconfortable. Des crédits existent, même si les engagements sont sous tension. Des opérations sont financées, mais la filière manque de visibilité. Des dispositifs sont disponibles, mais leur transformation en chantiers reste trop lente ou trop irrégulière. Des besoins en logements sont massifs, mais la production ne suit pas toujours le rythme nécessaire.

Il ne s’agit donc pas de chercher un coupable unique. Il s’agit de reconnaître une urgence : le BTP martiniquais a besoin d’un calendrier, d’une méthode et d’un flux de chantiers. Sans cela, les crédits resteront des chiffres et la détresse des entrepreneurs continuera de s’aggraver.

Une réunion vérité pour passer des chiffres aux projets

La prochaine étape devrait être claire : organiser une véritable réunion de vérité sur le logement, la construction et les chantiers à venir en Martinique. Pas une réunion de plus pour commenter la crise, mais une table ronde opérationnelle, autour des dossiers réels.

Autour de la table devraient être réunis les maires, les EPCI, l’État, la DEAL, la préfecture et les services concernés, la CTM, les bailleurs sociaux, les opérateurs, les services techniques des communes, les organisations professionnelles du BTP, les financeurs et les représentants des entreprises. Chaque acteur devrait venir avec ses projets, ses dossiers, ses blocages, ses calendriers, ses financements, ses besoins et ses engagements possibles.

L’objectif serait simple : voir clair. Quels projets sont prêts ? Quels projets sont bloqués ? Pourquoi ? Quelles opérations peuvent sortir rapidement ? Quels freins relèvent du foncier, des autorisations, des réseaux, du financement, de la maîtrise d’ouvrage, des coûts ou des procédures ? Quels chantiers peuvent être lancés dans les six prochains mois ? Quels appels d’offres peuvent être programmés ? Quels engagements chaque acteur peut-il prendre ?

Dans le cadre des “Rendez-vous du BTP”, le magazine Bâtisseurs pourrait contribuer à organiser une telle rencontre, en lien avec les acteurs publics et privés concernés. Mais une telle initiative ne peut avoir de sens que si elle reçoit le feu vert et l’implication des principaux décideurs : État, préfecture, DEAL, CTM, EPCI, communes, bailleurs et organisations professionnelles.

Car aujourd’hui, la question n’est plus seulement de savoir si les crédits existent. Ils existent, même si la tension sur les engagements inquiète. La question est de savoir comment la Martinique transforme ces moyens en logements, en marchés, en emplois et en activité réelle.

Le BTP martiniquais ne demande pas qu’on lui dise que tout ira bien. Il demande qu’on lui montre, dossier par dossier, ce qui va ENFIN sortir et quand.

Philippe Pied

Note de la rédaction

Cet article a été rédigé après avoir suivi la conférence organisée par les professionnels du BTP d’hier, confronté les chiffres présentés avec les données disponibles de la CERC, de l’État, de la CTM et des documents publics consultables, notamment les sources gouvernementales relatives au logement, aux finances publiques et aux textes applicables.

Compte tenu du nombre important de données, de dispositifs et de sigles mobilisés, certains chiffres peuvent nécessiter des précisions complémentaires ou des mises à jour. Si une erreur ou une approximation s’est glissée dans cette synthèse, je m’en excuse par avance et je la corrigerais naturellement dès réception d’éléments vérifiés.

Comme le rappelle l’adage, errare humanum est. L’objectif de cet article n’est pas de désigner un responsable unique, mais de contribuer à une lecture plus claire d’une situation complexe, afin que les professionnels du BTP, les bailleurs, les collectivités et les services de l’État puissent avancer sur une base partagée.