BTP Martinique : les professionnels alertent sur une crise qui devient structurelle

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Réunis ce mardi 12 mai 2026 à la Maison du BTP, à Fort-de-France, les acteurs de la construction ont dressé un constat sévère : le secteur martiniquais du bâtiment ne traverse plus une simple mauvaise passe. Entre recul des chantiers, hausse des coûts, tensions sur les matériaux, inquiétudes sur le logement social et difficultés de recrutement, toute une filière dit craindre un décrochage durable.

« Nous ne sommes plus face à un trou d’air conjoncturel. C’est toute la chaîne de la construction qui manque aujourd’hui de visibilité. »

Jean-Yves Bonnaire, FRBTP Martinique

Une alerte collective lancée depuis la Maison du BTP

La conférence de presse avait un intitulé volontairement alarmant : « Halte à la mise à mort programmée du secteur de la construction ». À l’invitation de plusieurs organisations professionnelles et acteurs du BTP, parmi lesquels la FRBTP Martinique, la CAPEB, la CNATP, l’AMPI, la CCIM, la CMA, le MEDEF Martinique, la CPME Martinique, le CROAM, la FPI, le COBATY et les distributeurs de matériaux, les professionnels ont voulu alerter sur « l’aggravation continue » de la crise que traverse la construction en Martinique. L’objectif était clair : faire entendre que l’effondrement de l’activité ne concerne pas seulement les entreprises du bâtiment, mais bien l’emploi, l’investissement, le logement et, plus largement, l’avenir économique du territoire.

La rencontre s’est ouverte sur un point de conjoncture présenté à partir des données de la CERC Martinique. Le constat posé est net : la crise du BTP « n’est plus une difficulté passagère », elle devient structurelle. Le manque de nouveaux chantiers continue d’asphyxier les entreprises, avec des conséquences directes sur l’emploi, l’investissement et l’économie locale.

Des indicateurs durablement orientés à la baisse

Les chiffres présentés traduisent une dégradation prolongée. Dans le bâtiment résidentiel, les logements autorisés et les logements mis en chantier restent orientés à la baisse. En 2025, les logements autorisés reculent encore de 7,9 % et les logements mis en chantier de 4 %. Les logements individuels purs affichent une baisse de 9,3 % pour les autorisations et de 15,6 % pour les mises en chantier. Seul l’individuel groupé montre un léger mieux, avec une progression de 14,6 % des logements autorisés et de 11 % des logements mis en chantier. Mais cette respiration ne suffit pas à inverser la tendance générale.

Le non-résidentiel n’offre pas davantage de perspectives rassurantes. La présentation de la CERC fait état d’une conjoncture toujours dégradée en 2025, sans reprise visible. Les surfaces mises en chantier dans le bâtiment non résidentiel reculent de 28,5 %. L’emploi intérimaire, indicateur très sensible de l’activité du secteur, baisse de 22,5 %. Les effectifs salariés du BTP diminuent également, avec un recul de 4,9 %. Ces données viennent confirmer le sentiment exprimé lors de la réunion : les entreprises manquent de visibilité, peinent à se projeter et ne peuvent plus organiser sereinement leurs embauches, leurs investissements ou leur transmission de savoir-faire.

Un recul visible jusque dans les ventes de ciment

La vente de ciment, autre indicateur majeur de l’activité, confirme cette contraction. Sur les trois premiers mois de 2026, le cumul atteint 36 770,29 tonnes contre 38 329,04 tonnes sur la même période en 2025. En janvier, les ventes de ciment en vrac passent de 6 737,48 tonnes en 2025 à 5 995,88 tonnes en 2026, soit une baisse de 11,01 %. Les ventes en sac diminuent de 17 %. En février, la baisse atteint 18,33 % pour le vrac et 4,71 % pour le sac. Le mois de mars montre un rebond, avec une progression de 5,89 % pour le vrac et de 5,31 % pour le sac, mais les intervenants ont insisté sur le fait que cette amélioration ponctuelle ne suffisait pas à traduire une reprise durable.

Les attestations Consuel ont également été évoquées comme indicateur de l’évolution des chantiers. Pour les installations électriques à usage domestique, les attestations jaunes passent de 241 en janvier 2025 à 108 en janvier 2026. En février, elles reculent de 259 à 209. En mars, elles progressent de 219 à 339, mais cette hausse a été présentée avec prudence : elle peut correspondre à des opérations anciennes arrivant à leur terme, et non nécessairement à un redémarrage de nouveaux chantiers.

« Quand les chantiers se terminent sans que d’autres prennent le relais, le chiffre positif d’un mois peut devenir le signe d’un danger à venir. »

Michel Nérovique, CERC Martinique

Des métiers en tension malgré la baisse d’activité

Au-delà des chiffres, la crise pose aussi la question des métiers. La présentation a insisté sur plusieurs postes en tension : maçons qualifiés, ouvriers du second œuvre, notamment carreleurs, plombiers et électriciens, menuisiers, charpentiers et étancheurs. Même dans un contexte de contraction de l’activité neuve, les besoins en rénovation demeurent importants. Or les entreprises peinent à recruter, faute de main-d’œuvre qualifiée, mais aussi faute de visibilité sur les travaux à venir. Le secteur souffre également d’un manque d’attractivité auprès des jeunes, auxquels les nouveaux métiers du BTP restent insuffisamment présentés.

Cette situation nourrit une inquiétude de long terme. Les professionnels rappellent que de nombreux salariés expérimentés approchent de la fin de leur carrière, alors même que la relève n’est pas assurée. Sans activité suffisante, les entreprises ne peuvent pas embaucher durablement, former correctement ni donner aux jeunes des perspectives concrètes. La crise actuelle menace donc autant les chantiers d’aujourd’hui que les compétences de demain.

Le MACF, une mesure environnementale aux effets redoutés

Un autre sujet a occupé une place importante : l’application du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières, le MACF. Les professionnels ont rappelé que ce dispositif européen vise à rééquilibrer les contraintes entre industries européennes soumises à des obligations de décarbonation et industries extérieures. Mais en Martinique, son impact est particulièrement sensible, notamment sur le clinker, composant essentiel du ciment. Selon les éléments présentés, la taxation peut atteindre jusqu’à 30 % sur le clinker, avec des répercussions directes sur le prix du ciment, composé majoritairement de cet intrant.

Les intervenants ont souligné que le principe environnemental du MACF n’était pas contesté en soi. Ce qui est remis en cause, c’est son application uniforme à des régions ultrapériphériques dont les contraintes d’approvisionnement, de marché et de distance sont très différentes de celles des territoires continentaux. La Martinique ne dispose pas, selon les explications données, de marché suffisant pour produire localement du clinker et doit donc s’approvisionner à l’extérieur de l’Europe. Les professionnels demandent donc que les spécificités des régions ultrapériphériques soient mieux prises en compte, en s’appuyant notamment sur l’article 349 du traité européen.

« Nous ne contestons pas l’objectif de décarbonation. Nous demandons simplement que les règles tiennent compte de la réalité des régions ultrapériphériques. »

Stéphane Abramovici, AMPI

Des matériaux plus chers, des devis plus difficiles à tenir

La hausse ne concerne pas seulement le ciment. Une note lue pendant la réunion, transmise par un acteur important de la distribution de matériaux, fait état d’une vague d’augmentations sur plusieurs familles de produits de construction. Les matériaux à base de pétrole, comme les tuyaux PVC, certaines canalisations, les sols souples ou les membranes d’étanchéité, subiraient des hausses comprises entre 10 et 20 %. Les produits sidérurgiques, notamment les aciers, connaissent aussi des tensions importantes, avec des hausses à venir estimées autour de 10 %. Pour le reste des matériaux, les augmentations sont principalement liées aux coûts logistiques et aux transports terrestres. L’impact global sur les produits importés destinés au bâtiment et aux travaux publics pourrait atteindre 4 à 5 %.

Dans ce contexte, les entreprises se retrouvent prises dans ce que plusieurs intervenants décrivent comme un effet ciseau : d’un côté, les budgets et les commandes baissent ; de l’autre, les coûts de construction augmentent. Cette hausse ne se limite pas aux matériaux. Elle touche aussi les conditions générales de production, les délais, la main-d’œuvre, la trésorerie, les prix des opérations et la capacité des ménages ou des maîtres d’ouvrage à financer leurs projets.

Pour les professionnels, cette volatilité rend les équilibres économiques extrêmement fragiles. Une entreprise qui répond à un marché, établit un devis ou engage un chantier peut se retrouver quelques semaines plus tard face à des conditions très différentes. Les durées de validité des offres se réduisent, les marges se contractent et les retards de paiement aggravent encore les tensions de trésorerie.

La LBU, un levier financier jugé vital pour le logement social

La question de la Ligne Budgétaire Unique, la LBU, consacrée au financement du logement social, a été présentée comme une menace supplémentaire. Les acteurs de la construction redoutent une division par deux des crédits, avec des conséquences bien supérieures au seul montant budgétaire affiché. Selon les explications données, la LBU représente 15 à 20 % du prix de revient d’une opération de logement social, mais elle permet ensuite de mobiliser d’autres financements, notamment la défiscalisation et les prêts de la Caisse des Dépôts. Une baisse de 15 millions d’euros pourrait donc se traduire par un impact de 100 à 120 millions d’euros en moins sur l’activité du bâtiment.

Les professionnels ont insisté sur le rôle central des bailleurs sociaux dans l’économie du BTP martiniquais. Historiquement, ils constituent des donneurs d’ordre majeurs et permettent à de nombreuses entreprises de maintenir un niveau d’activité minimal, de faire tourner leurs équipes, de payer les salaires et de conserver des compétences. Dans une période de recul de la commande publique et privée, l’affaiblissement du logement social serait donc vécu comme un signal très préoccupant.

« Derrière une baisse apparente de crédits, c’est tout un volume de chantiers, d’emplois et de recettes locales qui peut disparaître. »

Philip Eadie, Fédération des Promoteurs Immobiliers

Un secteur qui irrigue toute l’économie martiniquaise

La conférence de presse ne s’est cependant pas limitée à une lecture financière de la crise. Plusieurs interventions ont rappelé que le BTP irrigue toute l’économie locale : les routes, les écoles, les réseaux, les équipements publics, les logements, les entreprises, les artisans, les fournisseurs et les collectivités. Moins de chantiers, c’est aussi moins de recettes fiscales pour les collectivités, moins d’emplois, moins de formation, moins de perspectives pour les jeunes et davantage de fragilité pour les entreprises structurées.

La représentante du MEDEF Martinique a notamment insisté sur la nécessité de ne pas seulement gérer l’urgence, mais aussi de penser la transformation du secteur. La crise actuelle remet en lumière la dépendance du territoire à des approvisionnements éloignés, la vulnérabilité aux coûts logistiques et la nécessité de mieux mobiliser les ressources locales ou régionales. L’enjeu n’est donc pas seulement de sauver des chantiers à court terme, mais de redonner à la Martinique une capacité de construction, de production et d’investissement adaptée à ses contraintes.

Des collectivités et des parlementaires appelés à se mobiliser

Les échanges ont également fait apparaître l’importance de mobiliser les collectivités, les intercommunalités et les parlementaires.

Certains intervenants ont rappelé que des fonds existent, mais qu’ils ne sont pas toujours consommés, faute d’ingénierie ou de capacité à faire sortir les opérations. Les compétences des intercommunalités dans des domaines comme les déchets, l’eau ou l’assainissement ont été citées comme autant de leviers possibles pour relancer des travaux utiles au territoire. (voir graphique extrait de l’observatoire des communes de Martinique 2024 de l’AFD)

Les professionnels considèrent que la réponse ne peut pas venir d’un seul acteur. L’État, les collectivités, les bailleurs sociaux, les intercommunalités, les parlementaires, les organisations professionnelles, les entreprises et les organismes de formation sont appelés à agir de manière coordonnée. La conclusion de la présentation de la CERC soulignait d’ailleurs le besoin de coopération entre tous les acteurs du monde du BTP, publics, privés, entreprises et institutions de formation.

Préserver une filière productive essentielle

Au terme de cette réunion, le message porté par les professionnels est celui d’une alerte collective. Le secteur de la construction ne demande pas seulement des mesures ponctuelles, mais de la visibilité, des financements stabilisés, une prise en compte des spécificités ultramarines dans les réglementations européennes, une meilleure mobilisation de la commande publique et une relance effective des opérations de logement social. Sans cela, préviennent les acteurs du BTP, la Martinique risque de voir s’affaiblir l’une de ses filières productives les plus essentielles.

Sacrifier l’investissement, c’est fragiliser à la fois les entreprises, l’emploi, le logement et l’avenir même du territoire.

Philippe Pied