L’augmentation des catastrophes climatiques commence à mettre sous tension le modèle français d’assurance des catastrophes naturelles. Dans un rapport public thématique, publié en avril 2026, la Cour des Comptes estime que les territoires d’Outre-mer figurent parmi les zones les plus vulnérables du pays face à cette évolution. Derrière les enjeux assurantiels, le document met surtout en lumière une question devenue centrale pour le secteur de la construction : celle de la résilience du bâti et de l’adaptation des territoires exposés.
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Un régime conçu pour les catastrophes exceptionnelles
Créé en 1982, le régime Cat-Nat repose sur un système hybride associant assureurs privés, réassurance publique et garantie illimitée de l’État via la Caisse centrale de réassurance (CCR). Ce dispositif couvre notamment les inondations, les submersions marines, les mouvements de terrain liés à la sécheresse ou encore les vents cycloniques dans les Outre-mer.
Depuis sa création, plus de 3,6 millions de sinistres ont été indemnisés pour un montant dépassant 50 milliards d’euros. Mais le changement climatique modifie progressivement l’équilibre du système. La sécheresse de 2022, à elle seule, a représenté près de 3,5 milliards d’euros de coûts pour le régime.
Pour absorber cette hausse de la sinistralité, la surprime Cat-Nat appliquée aux contrats d’assurance habitation et professionnels est passée de 12 % à 20 % au 1er janvier 2025. Pour les particuliers, le coût moyen annuel du régime devrait ainsi passer d’environ 25 à 40 euros.
Les projections deviennent encore plus préoccupantes à moyen terme. Selon les simulations de la CCR, les coûts des sinistres climatiques pourraient augmenter de 47 % à 85 % d’ici 2050 selon les scénarios de réchauffement retenus.
La Cour des comptes souligne d’ailleurs que « le changement climatique menace toutefois cet équilibre » et estime « plausible que la garantie de l’État soit appelée de manière régulière à moyen terme ».
Outre-mer : des territoires déjà plus fragiles
Le rapport souligne que la présence des assureurs apparaît « nettement plus fragile en outre-mer ». Les taux de couverture assurantielle y restent très inférieurs à ceux observés en métropole.
La situation varie fortement selon les territoires :
- 68 % des logements sont couverts à La Réunion ;
- 62 % en Martinique ;
- 59 % en Guadeloupe ;
- 49 % en Guyane ;
- et seulement 6 % à Mayotte.
Ces écarts traduisent plusieurs réalités structurelles : précarité d’une partie du parc immobilier, coût de l’assurance, habitat informel, mais aussi exposition accrue aux risques climatiques. Les vents cycloniques, par exemple, relèvent explicitement du régime Cat-Nat dans les territoires d’Outre-mer lorsque les rafales dépassent 215 km/h ou que les vents moyens atteignent 145 km/h.
La Cour rappelle également que « sans un tel régime, le coût d’une assurance Cat-Nat dans les Antilles serait dix fois plus élevé ».
Cette fragilité assurantielle pourrait progressivement produire des effets en chaîne sur l’immobilier et la construction. Car lorsqu’un territoire devient plus difficile à assurer, ce sont aussi les capacités de financement, de rénovation et de reconstruction qui se compliquent.
Le bâtiment au cœur des enjeux d’adaptation
Le rapport dépasse largement le seul cadre assurantiel. Une partie importante des recommandations concerne directement le secteur du bâtiment, de l’aménagement et des infrastructures.
La Cour insiste notamment sur la nécessité « d’améliorer la résilience du bâti » et de renforcer les exigences dans le neuf tout en accélérant l’adaptation du parc existant.
L’un des constats majeurs concerne les Plans de prévention des risques (PPR). En 2023, seuls 74 % des habitants vivant dans une zone potentiellement inondable étaient couverts par un PPR inondation, tandis que plus de la moitié de ces documents ont aujourd’hui plus de dix ans.
Pour la Cour des comptes, ces outils devront désormais intégrer les projections climatiques futures et non plus seulement les événements historiques. Le rapport juge ainsi « nécessaire de produire des PPR dans l’ensemble des zones exposées et de les mettre systématiquement à jour après la survenance d’une catastrophe naturelle ».
Cela implique potentiellement une évolution des règles d’urbanisme, des contraintes constructives et des stratégies d’aménagement dans les zones les plus exposées.
Le rapport évoque même la possibilité que certains territoires deviennent progressivement non assurables, puis inconstructibles à terme. La Cour estime en effet que « certains événements extrêmes vont progressivement passer sous le seuil d’éligibilité décennal » et pourraient donc sortir du régime Cat-Nat.
Repenser la reconstruction après catastrophe
Autre axe mis en avant : la reconstruction résiliente. La Cour cite notamment l’expérimentation MIRAPI (« Mieux reconstruire après inondation »), actuellement déployée dans les Landes et le Pas-de-Calais.
Le dispositif finance des diagnostics de vulnérabilité, ainsi qu’une partie des travaux permettant de mieux résister aux futurs événements climatiques, avec des aides couvrant jusqu’à 80 % du montant des travaux.
Cette logique marque une évolution importante : il ne s’agit plus seulement de réparer après sinistre, mais de reconstruire différemment. Pour les entreprises du BTP, bureaux d’études et maîtres d’œuvre, cela ouvre progressivement de nouveaux besoins autour :
- de l’adaptation climatique ;
- du renforcement structurel ;
- de la protection contre les inondations ;
- ou encore de la conception bioclimatique et parasismique.
Dans les Outre-mer, où les aléas climatiques sont souvent plus intenses et plus fréquents, ces transformations pourraient devenir particulièrement structurantes pour le marché de la construction.
La Cour des comptes le rappelle finalement en filigrane tout au long du rapport : le sujet dépasse désormais le seul champ de l’assurance. Derrière la soutenabilité du régime Cat-Nat, c’est la capacité des territoires à continuer de construire, reconstruire et habiter durablement dans un contexte climatique plus instable qui se joue.









