Les ressources sont là. Les expérimentations aussi. Pourtant, les matériaux biosourcés et géosourcés restent encore minoritaires dans la construction ultramarine. Dans son étude publiée en avril 2026, le Cerema met en évidence une série de blocages qui, mis bout à bout, compliquent le passage du projet pilote au marché : normes, assurance, outils industriels, coûts, compétences et débouchés.
Des normes et des assurances qui ralentissent le passage au chantier
Disposer d’une ressource locale ne suffit pas. Avant d’entrer durablement sur un chantier, un matériau doit être caractérisé, ses performances documentées, son usage technique sécurisé et son assurabilité établie. C’est souvent à cette étape que les difficultés commencent.
En Guadeloupe, le Cerema identifie explicitement un « verrou réglementaire et assurantiel ». Le constat est proche en Martinique, où le rapport évoque un « verrou réglementaire, administratif et assurantiel ». Pour des filières émergentes, les démarches de reconnaissance peuvent peser lourd : elles mobilisent du temps, des compétences et des moyens financiers sur des marchés locaux de taille limitée.
La question est aussi celle de l’adaptation des référentiels. À La Réunion, l’étude pointe « des normes hexagonales inadaptées aux réalités ultramarines ». Les matériaux doivent pourtant composer avec des conditions d’usage spécifiques : humidité, pluies intenses, exposition cyclonique, risques biologiques ou vieillissement sous climat tropical.
D’où une piste défendue dans le rapport, qu’est la « tropicalisation » des normes et certifications.
Mayotte offre, de son côté, un exemple plus nuancé. La filière du bloc de terre comprimée, ou BTC, y est déjà relativement structurée. Le Cerema recense :
- cinq fabricants ;
- une ATEx ;
- des règles professionnelles établies ;
- des maîtres d’ouvrage engagés.
Cette base technique et professionnelle n’efface pas tous les obstacles. Le rapport relève encore le coût des démarches nécessaires à la reconnaissance assurantielle. Autrement dit, même une filière ayant franchi plusieurs étapes de structuration peut rester freinée avant sa généralisation.
Entre la ressource et le produit fini, le maillon industriel manque encore
Le deuxième obstacle est très concret. Plusieurs territoires disposent de matières premières, mais pas toujours des équipements capables de les transformer régulièrement en produits de construction.
En Guadeloupe, le Cerema décrit une filière biosourcée « non pleinement industrialisée ». La difficulté ne tient donc pas uniquement au gisement disponible. Elle concerne aussi les unités de transformation, la continuité des chaînes de production et la capacité à fournir des volumes réguliers.
À La Réunion, le diagnostic est tout aussi explicite. Le rapport évoque « des filières sans outil industriel ni compétences pour franchir le cap ». À cela s’ajoute un contexte économique et fiscal qui, selon l’étude, pénalise la production locale face aux solutions conventionnelles déjà installées.
La Guyane suit une autre trajectoire. La filière bois y est décrite comme « structurée mais fragile », tandis que la terre crue reste émergente et en développement. Cette différence est importante : tous les territoires ne partent pas du même point. Certains cherchent encore à faire naître une chaîne de valeur. D’autres doivent consolider une filière existante, sécuriser ses débouchés ou améliorer sa compétitivité.
Même contraste à Mayotte. Le BTC bénéficie d’une maturité déjà notable, alors que la filière bambou demeure embryonnaire. Les isolants biosourcés, eux, restent quasi inexistants hors projets pilotes. Le constat ? un gisement n’est pas encore une filière.
Coûts, compétences et débouchés : une équation difficile à résoudre
À ces freins techniques et industriels s’ajoute l’économie du marché. Produire en faibles volumes renchérit les coûts unitaires. Dans le même temps, les matériaux conventionnels bénéficient de circuits d’approvisionnement connus, de pratiques professionnelles installées et d’une demande déjà structurée.
Le manque de compétences complique encore l’équation. Transformation, conception, prescription, mise en œuvre : plusieurs maillons sont concernés. Lorsque les références restent rares, les maîtres d’ouvrage, bureaux de contrôle, assureurs et entreprises disposent de moins de recul. La perception du risque augmente, et l’adoption ralentit.
Certains freins sont plus spécifiques. En Martinique, le rapport mentionne la problématique foncière et les indivisions. À La Réunion, il souligne « le poids des représentations » et formule un contraste particulièrement révélateur : « béton symbole de modernité, biosourcé symbole de précarité ».
Une autre concurrence se joue directement autour de la ressource. La biomasse peut être orientée vers la production d’énergie plutôt que vers la fabrication de matériaux. À La Réunion, le Cerema parle d’un « double handicap » : une biomasse captée par l’énergie et une faible visibilité de l’avantage carbone.
Dans ce paysage fragmenté, la commande publique apparaît comme l’un des principaux leviers de changement d’échelle. Des marchés réguliers peuvent donner de la visibilité aux producteurs, soutenir les investissements et multiplier les références. À Mayotte, le rapport invite ainsi les donneurs d’ordre publics à anticiper l’échéance de 2030 liée à l’article L.228-4 du Code de l’environnement, alors que son décret d’application n’est pas encore paru.
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Le diagnostic dépasse donc la seule question des ressources disponibles. Entre la matière première et le chantier, plusieurs maillons restent fragiles ou manquants. Tant que normes, assurance, transformation, compétences et débouchés ne progresseront pas ensemble, les filières locales risquent de rester cantonnées aux expérimentations. Le changement d’échelle se jouera précisément dans leur capacité à consolider cette chaîne.










