En Martinique, le BTP ne se limite pas aux chantiers visibles depuis la route. Derrière chaque ouvrage, une filière industrielle locale produit, transforme, façonne, recycle et approvisionne une partie essentielle des matériaux nécessaires à la construction. C’est ce qu’a rappelé Line Pardon, déléguée générale de l’AMPI, lors du Salon des Bâtisseurs 2026, à travers une intervention consacrée aux enjeux industriels du BTP martiniquais à l’horizon 2026-2030.
Mais cette filière locale aborde les prochaines années dans un contexte tendu. Hausse du coût des matériaux, dépendance à certains intrants importés, variation de la commande, délais de paiement, besoins de main-d’œuvre qualifiée et nouvelle pression réglementaire européenne : l’intervention met en évidence une industrie stratégique, mais exposée à des fragilités structurelles.

Le BTP martiniquais repose sur une véritable base industrielle
Le premier message de l’AMPI est clair : le BTP martiniquais ne doit pas être lu uniquement comme une activité de chantier. Il repose aussi sur une base industrielle locale, avec des activités d’extraction, de transformation, de fabrication, de recyclage et de distribution.
Selon les données présentées, le secteur représenterait environ 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel, plus de 3 000 entreprises et près de 6 500 emplois, soit environ 7 % de la population active. Le support indique aussi que 10 % des entreprises réalisent 80 % du chiffre d’affaires, ce qui montre une forte concentration économique.
Cette industrie couvre plusieurs maillons : granulats, ciment, béton prêt à l’emploi, acier façonné, menuiserie locale, matériaux de second œuvre ou encore recyclage des déchets du BTP. Pour Line Pardon, cette capacité productive permettrait même, en théorie, de réaliser une habitation en grande partie à partir de savoir-faire martiniquais.
Granulats, béton, acier : ce que produit réellement la Martinique
La filière extraction occupe une place centrale. La Martinique produit entre 1,7 et 2 millions de tonnes de granulats par an, dont environ 500 000 tonnes exportées. L’andésite constitue une ressource clé, avec un enjeu majeur de proximité : le support indique qu’un éloignement de 15 kilomètres supplémentaires peut entraîner 15 % de coût en plus.
La transformation locale est également significative. La capacité de broyage du ciment atteint 250 000 tonnes par an, même si la production 2025 est indiquée à 115 000 tonnes. La Martinique compte aussi une vingtaine de centrales de béton prêt à l’emploi, avec 100 % du béton structurant produit localement.
Sur le second œuvre, l’AMPI met en avant 60 % de menuiserie locale, 15 000 tonnes d’acier façonné par an, et un avantage logistique important : certains produits locaux peuvent être disponibles en 48 heures, contre 4 à 6 semaines lorsqu’ils sont importés.

Une industrie locale utile, mais exposée aux coûts d’importation
Cette base industrielle ne supprime pas la dépendance aux importations. La conférence rappelle les contraintes propres au territoire : insularité, éloignement géographique, coûts élevés du fret et de l’énergie, marchés de petite taille, mais aussi normes parasismiques et contraintes climatiques fortes.
Dans ce contexte, les matériaux importés peuvent coûter 20 à 40 % plus cher. La production locale apporte donc une forme de stabilité, mais elle reste elle-même dépendante de certains intrants stratégiques, en particulier le clinker, indispensable à la fabrication du ciment.
C’est ici que le sujet du MACF, ou mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières, devient central.
Pourquoi le MACF inquiète fortement les industriels du BTP ?
L’AMPI identifie le MACF comme l’un des grands défis de 2026. Ce mécanisme européen, qui doit entrer en application financière au 1er janvier 2026, vise à lutter contre les fuites de carbone en taxant certains produits importés depuis des pays hors Union européenne.
Appliqué uniformément aux régions ultrapériphériques, dont la Martinique, il pourrait avoir un effet direct sur le prix de matériaux essentiels. Selon les données présentées, l’impact attendu serait une hausse du prix du ciment de 34 % dès 2026, dont 31 % directement liés au MACF, et une hausse du béton prêt à l’emploi de 18 à 19 %.
Pour un secteur déjà décrit comme en forte contraction, ces niveaux de hausse posent un problème majeur. Ils pourraient peser sur les entreprises, les maîtres d’ouvrage, les chantiers publics et privés, mais aussi sur la capacité du territoire à maintenir une production locale compétitive.
Une contradiction entre décarbonation et réalités ultramarines
La conférence pointe surtout une contradiction réglementaire. D’un côté, l’Europe encourage les territoires ultramarins à diversifier leurs approvisionnements et à développer un sourcing régional, notamment dans leur bassin géographique naturel. De l’autre, le MACF pourrait renchérir certains matériaux importés depuis des pays proches mais situés hors Union européenne.

Cette situation place la Martinique dans une position délicate. S’approvisionner plus près, dans la Caraïbe ou en Amérique du Sud, peut avoir du sens du point de vue logistique et environnemental. Mais si ces importations sont taxées au titre du carbone, l’effet économique peut devenir contreproductif pour les entreprises locales.
L’intervention rappelle aussi que les régions ultrapériphériques contribuent elles-mêmes à la stratégie carbone européenne, notamment par leurs forêts, leurs mangroves, leur biodiversité et l’immense zone économique exclusive française, majoritairement ultramarine.
Des enjeux 2026-2030 qui dépassent le seul coût des matériaux
Le MACF agit comme un révélateur, mais il n’est pas le seul défi. L’AMPI cite aussi les délais de paiement, les variations d’activité, le manque de main-d’œuvre qualifiée et la hausse générale du coût des matériaux.
Pour une industrie, l’instabilité des volumes est particulièrement problématique. Une usine, une carrière ou une centrale à béton ont besoin d’un niveau d’activité régulier pour amortir leurs équipements et maintenir leurs emplois. Or le BTP martiniquais reste fortement dépendant des cycles de commande publique, des projets privés et des délais administratifs.
À l’horizon 2026-2030, l’AMPI identifie plusieurs priorités : transition écologique, réduction de l’empreinte carbone, gestion des déchets de chantier, développement du BIM dans les marchés publics, formation technique et création potentielle de 500 à 800 recrutements.
Construire local, mais dans quelles conditions ?
L’intervention ne présente pas l’industrie martiniquaise comme une réponse automatique à toutes les difficultés du secteur. Elle montre plutôt une filière déjà structurée, capable de produire localement une partie importante des matériaux et équipements, mais confrontée à des contraintes économiques, réglementaires et logistiques de plus en plus fortes.
La formule mise en avant en conclusion — “construire martiniquais pour bâtir durable” — traduit cette orientation. Chaque euro investi dans la production locale contribue à maintenir de l’emploi, des savoir-faire et une capacité industrielle non délocalisable. Mais cette ambition dépendra aussi de la capacité du territoire à stabiliser ses marchés, soutenir ses industriels et obtenir des adaptations réglementaires compatibles avec les réalités ultramarines.









