Assainissement individuel : pour une solution martiniquaise. Par Paul-Louis Bourrouillou

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Eau-Assainissement

Relancer les filtres à sable, valoriser les matériaux locaux et réduire le coût de l’assainissement individuel, c’est la voie que défend Paul-Louis Bourrouillou. Dans cette tribune, il plaide pour une adaptation des installations aux conditions tropicales et propose une campagne d’expérimentation en Martinique.

« Depuis trente ans, je défends une conviction : la Martinique doit pouvoir développer un assainissement individuel mieux adapté à ses conditions naturelles, à son habitat et aux moyens de ses habitants. Le filtre à sable mérite de retrouver sa place dans cette réflexion. Cette filière, qui peut mobiliser des matériaux et des savoir-faire locaux, ne devrait pas être progressivement écartée au profit de solutions plus coûteuses ou davantage dépendantes des importations. »

Nous continuons, à mes yeux, à raisonner trop souvent à partir de références conçues pour d’autres climats et d’autres modes d’occupation des logements. Les surfaces importantes demandées pour certains dispositifs pèsent sur les projets de construction et compliquent la réhabilitation des installations existantes. Je souhaite que nous réexaminions ces exigences à partir des réalités martiniquaises.

Tenir compte de nos conditions tropicales

Notre climat chaud, la nature de nos sols et la présence de matériaux volcaniques constituent, selon moi, des atouts insuffisamment pris en compte. Les températures, élevées et relativement stables au fil de l’année, offrent des conditions différentes de celles de l’Hexagone. Les matériaux poreux, notamment la pouzzolane, présentent aussi un intérêt comme supports des micro-organismes qui participent au traitement des eaux usées.

Mon hypothèse est que ces caractéristiques permettent de rechercher des installations plus compactes. Il faut considérer ensemble la température, les propriétés des matériaux, la charge à traiter et les conditions d’entretien. C’est sur cette base que je défends une adaptation locale des filtres à sable, drainés ou non drainés selon les sites.

Les travaux menés en milieu tropical sur les filtres plantés, notamment à Mayotte, encouragent cette démarche. Ils montrent l’intérêt de concevoir des filières en fonction de leur environnement. Je propose que leurs enseignements nourrissent aussi la réflexion sur l’assainissement individuel, en examinant ce qui peut être transposé et les ajustements nécessaires.

La Martinique doit pouvoir développer un assainissement individuel mieux adapté à ses conditions naturelles, à son habitat et aux moyens de ses habitants.

Des filtres plus petits, une proposition à expérimenter

Je propose de travailler sur une référence de 1,5 m² de filtre par équivalent-habitant. L’idée est de tenir compte des performances attendues en climat tropical tout en conservant une marge de sécurité dans la conception. Cette valeur constitue le point de départ de la démarche que je défends, avec une vérification par des réalisations suivies sur le terrain.

La manière d’occuper les logements mérite également d’être prise en compte. La décohabitation et les déplacements des habitants conduisent à réexaminer le rapport entre la taille d’une maison et le nombre de personnes qui y vivent effectivement. Dans l’hypothèse de trois occupants permanents et d’une présence occasionnelle pouvant atteindre cinq personnes, j’envisage les surfaces suivantes pour les villas individuelles :

Type de logement Surface de filtre proposée
F3 5 m²
F4 6 m²
F5 7 m²
F6 et F7 8 m²

Ces dimensions traduisent la proposition que je soumets au débat. L’expérimentation devrait permettre de préciser leur domaine d’emploi, en fonction des charges réelles, des pointes d’utilisation et des caractéristiques de chaque terrain. L’objectif est de faire reconnaître des dimensionnements adaptés sur la base de résultats locaux.

Revoir aussi l’implantation et le prétraitement

La réflexion doit porter sur l’ensemble de l’installation. Je propose ainsi d’étudier la possibilité de réduire certains reculs à 3 mètres par rapport à l’habitation et à 2 mètres des limites de propriété. Dans mon raisonnement, une meilleure efficacité du traitement pourrait permettre d’envisager ces implantations plus compactes. Leur pertinence doit être appréciée avec les contraintes propres au site et les protections nécessaires pour le voisinage.

Le prétraitement mérite le même examen. Je défends l’hypothèse qu’une fosse toutes eaux de 2 m³ pourrait convenir dans les configurations individuelles visées. Le réemploi de certaines anciennes fosses en béton pourrait également être étudié, lorsque leur état et leurs caractéristiques le permettent. Ce serait une façon de limiter les démolitions, les transports et les dépenses de réhabilitation.

Ces évolutions doivent être instruites avec les services concernés afin d’aboutir à un cadre reconnu. C’est précisément le sens de ma démarche : faire évoluer les prescriptions et les pratiques à partir d’une solution conçue pour nos conditions locales.

Rendre la réhabilitation financièrement accessible

L’enjeu dépasse largement le choix d’un équipement. Dans l’estimation que je retiens, près de 70 000 dispositifs individuels seraient concernés par un besoin de remise à niveau. L’ampleur de ce chantier oblige à rechercher des solutions que les propriétaires puissent réellement financer, avec des aides publiques capables d’accompagner un plus grand nombre de ménages.

Pour certaines solutions actuelles, je retiens un coût de l’ordre de 12 000 euros. Avec l’approche que je propose, j’estime envisageables des enveloppes de 3 000 euros pour les petites installations à 4 500 euros pour les plus grandes. Il s’agit de mes estimations pour cette filière, dont les réalisations pilotes devront préciser les coûts de mise en œuvre.

Si cet objectif est atteint, l’effet serait considérable. À budget d’aide constant, davantage de propriétaires pourraient être accompagnés. Les constructions neuves pourraient aussi bénéficier d’installations moins encombrantes. Le recours aux matériaux locaux et aux entreprises du territoire permettrait, enfin, de conserver une plus grande part de la valeur ajoutée en Martinique.

À budget d’aide constant, davantage de propriétaires pourraient être accompagnés.

Commencer par des réalisations pilotes

Pour avancer, je propose de constituer un premier groupe de réalisations tests, avec des filtres de 10 m². Ce format permettrait d’engager une démarche concrète, de préciser les modalités de construction et d’entretien et de suivre la qualité des eaux en sortie de traitement. Les mesures recueillies serviraient ensuite à apprécier les surfaces et les conditions de fonctionnement à retenir durablement.

Cette phase doit aussi permettre aux professionnels et aux autorités concernées de travailler ensemble sur les procédures et les autorisations. Nous avons besoin d’une filière locale de qualité, capable de concevoir, de réaliser et d’entretenir ces installations dans la durée.

La démarche d’adaptation portée dans la construction par BatiSolid peut nous inspirer. Nous devons nous donner les moyens d’examiner une solution martiniquaise, de la mettre à l’épreuve et d’en tirer les conséquences. Après tant d’années de débats, il est temps de passer à une expérimentation organisée, au service des habitants, de notre environnement et de notre économie.

Paul-Louis Bourrouillou