Réunis le 10 juin 2026 au MOCA de Saint-Denis à l’occasion de la deuxième édition du Forum du Logement Social, les acteurs de l’habitat ont dressé un constat préoccupant : alors que les besoins en logements continuent de progresser à La Réunion, les conditions permettant de maintenir durablement la production de logements sociaux apparaissent de plus en plus fragiles.
Au cœur des échanges, une inquiétude a particulièrement retenu l’attention : les incertitudes entourant l’avenir de la Ligne Budgétaire Unique (LBU), principal dispositif de financement du logement social dans les territoires ultramarins. Pour les bailleurs, la question dépasse largement le seul secteur de l’habitat. Elle touche également l’activité du BTP, l’emploi, l’aménagement du territoire et la cohésion sociale.
Une demande qui atteint des niveaux historiques
Les chiffres présentés lors du forum illustrent l’ampleur des besoins.
Plus de 53 000 demandes de logements sociaux sont aujourd’hui en attente à La Réunion. Selon les données de l’ARMOS-oi, le délai moyen d’attente a atteint 21 mois en 2025. Dans le même temps, le nombre de demandes actives a progressé de 4 % en un an pour dépasser les 51 000 dossiers.
Cette pression devrait se maintenir dans les décennies à venir. Les projections de l’INSEE estiment en effet que près de 172 500 logements devront être construits entre 2021 et 2050 pour répondre à la croissance démographique, au vieillissement de la population et à l’évolution des structures familiales.
À l’horizon 2050, un Réunionnais sur quatre aura plus de 60 ans. Les ménages d’une ou deux personnes représentent déjà près des deux tiers des demandeurs, tandis que les moins de 30 ans constituent encore près d’un tiers des demandes enregistrées.

Une production qui ne parvient plus à rattraper les besoins
Face à cette demande croissante, la production de logements peine à suivre.
Les données présentées par la DEAL Réunion montrent que le nombre de demandeurs est passé de 33 120 en 2020 à près de 51 000 en 2025. Sur la même période, les livraisons de logements sociaux sont restées relativement stables, oscillant entre 1 500 et 2 200 logements par an.
Ce décalage progressif entre besoins et production alimente la tension sur l’ensemble du marché résidentiel réunionnais.
Les intervenants ont rappelé que plusieurs facteurs se cumulent : rareté du foncier aménagé, hausse du coût des matériaux, inflation des coûts de construction, contraintes réglementaires, exigences parasismiques et cycloniques ainsi que complexité croissante du montage des opérations.
À cela s’ajoutent les difficultés rencontrées par le marché privé, qui limitent les possibilités de parcours résidentiels et contribuent à maintenir une forte pression sur le parc social.
Le logement social, un pilier économique du territoire
Au-delà de sa mission sociale, le logement social constitue aujourd’hui un véritable moteur économique pour La Réunion.
Les sept bailleurs membres de l’ARMOS-oi gèrent plus de 86 000 logements et logent près de 233 000 personnes, soit environ un quart de la population réunionnaise.
En 2025, le secteur a mobilisé 384 millions d’euros d’investissements dans la construction neuve et plus de 180 millions d’euros pour la réhabilitation et la maintenance du parc existant. L’ensemble de cette activité contribue à générer près de 9 900 emplois sur le territoire.
Pour les entreprises du bâtiment, les bureaux d’études, les maîtres d’œuvre et l’ensemble de la chaîne de production, le logement social représente ainsi une part essentielle de l’activité.
C’est pourquoi les débats ont rapidement dépassé la seule question du logement pour aborder celle de l’économie réunionnaise dans son ensemble.

La LBU au cœur des préoccupations
Dans ce contexte, les interrogations sur l’évolution de la Ligne Budgétaire Unique occupent une place centrale.
Principal levier de financement du logement social outre-mer, la LBU participe directement à l’équilibre économique des opérations. Son rôle est d’autant plus déterminant à La Réunion que les coûts de construction demeurent structurellement plus élevés qu’en métropole en raison de l’insularité, du relief et des contraintes techniques propres au territoire.
Le guide du logement social publié à l’occasion du forum rappelle ainsi que les « incertitudes autour de la Ligne Budgétaire Unique (LBU), principal financement de la production de logements sociaux en Outre-mer, font peser un risque sérieux sur les objectifs de construction pour les années à venir ».
Les professionnels soulignent que les aides publiques ne constituent pas un simple complément financier. Elles conditionnent directement la faisabilité des opérations et permettent de maintenir des loyers compatibles avec les revenus des ménages concernés.
Selon les données présentées durant le forum, les montages financiers des programmes reposent sur un équilibre associant prêts, crédit d’impôt et subventions publiques. Toute fragilisation de cet équilibre pourrait avoir des conséquences immédiates sur le volume de logements produits.
Construire, mais aussi réhabiliter
Les échanges ont également mis en évidence un autre défi majeur : la modernisation du parc existant.
Alors que plusieurs dizaines de milliers de logements sociaux ont été construits au cours des dernières décennies, les besoins de réhabilitation continuent de croître. Les enjeux concernent aussi bien la performance énergétique que l’adaptation au vieillissement, la qualité d’usage des logements ou encore l’amélioration du cadre de vie dans les quartiers.
Les bailleurs ont rappelé que la réhabilitation constitue aujourd’hui un investissement stratégique au même titre que la construction neuve, notamment dans un contexte marqué par les exigences de transition écologique et de résilience des bâtiments.
Un enjeu de cohésion sociale et d’aménagement
Le forum a également souligné le rôle particulier joué par le logement social dans l’équilibre du territoire réunionnais.
Dans une région où plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, le logement constitue un levier majeur d’inclusion sociale, d’accès à l’emploi et de stabilité des parcours résidentiels.
Les interventions de la Police nationale, de l’ALEFPA et des bailleurs sociaux ont mis en avant l’importance d’une approche globale associant habitat, accompagnement social, tranquillité résidentielle et prévention des fragilités.
Comme l’a rappelé Valérie Lenormand, présidente de l’ARMOS-oi : « Soutenir le logement social, c’est investir dans l’avenir du territoire : sa cohésion, son emploi et sa solidarité. »

Un message clair adressé aux décideurs
Au terme de cette deuxième édition du Forum du Logement Social, un message s’est imposé : les défis du logement à La Réunion ne pourront être relevés sans une visibilité suffisante sur les financements et sans une mobilisation durable de l’ensemble des acteurs.
Alors que plus de 53 000 ménages attendent un logement social et que les besoins futurs se chiffrent à près de 172 500 logements supplémentaires d’ici 2050, les professionnels du secteur considèrent que la préservation des outils de financement constitue désormais une condition essentielle pour éviter un décrochage entre les besoins du territoire et sa capacité à y répondre.
Pour les bailleurs comme pour l’ensemble de la filière construction, l’enjeu dépasse aujourd’hui la seule question du logement : il concerne directement le développement économique, l’aménagement et la cohésion de La Réunion pour les décennies à venir.
Crédit photos : Armos-Oi









