La MARTINIQUE face au défi des bâtiments énergétiques de demain

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En Martinique, la transition énergétique avance, mais beaucoup plus lentement que les objectifs affichés depuis plusieurs années. Malgré la progression du photovoltaïque et les politiques publiques engagées autour des énergies renouvelables, le territoire reste encore très dépendant des énergies fossiles.

Lors du Salon des Bâtisseurs 2026, le SMEM – Syndicat Mixte d’Énergie de la Martinique et la coopérative citoyenne A Tè Matnik ont dressé un constat lucide des difficultés techniques, économiques et sociales qui freinent encore cette transformation.


Une île encore largement dépendante du fioul pour produire son électricité

Charles-Henry Cornelus, chargé de mission transition énergétique au SMEM, rappelle d’abord une donnée centrale : en 2024, seulement 24,5 % de l’électricité produite en Martinique provenait des énergies renouvelables.

Le reste du mix énergétique demeure très majoritairement dominé par les énergies fossiles, notamment le fioul lourd, qui représente encore près de 70 % de la production électrique du territoire.

Cette dépendance constitue l’un des principaux points de fragilité du système énergétique martiniquais. La conférence rappelle d’ailleurs que la Martinique fonctionne comme un territoire électrique isolé. Contrairement aux réseaux continentaux, l’île n’est interconnectée à aucun autre territoire et ne peut donc compter que sur sa propre capacité de production pour assurer son équilibre énergétique.

Le réseau électrique martiniquais alimente aujourd’hui plus de 210 000 usagers à travers plusieurs milliers de kilomètres de lignes haute, moyenne et basse tension, ainsi qu’environ 2 500 postes de transformation répartis sur le territoire.

Cette spécificité insulaire rend la transition énergétique particulièrement complexe. Car si le photovoltaïque progresse, son intégration massive sur le réseau reste techniquement délicate en raison du caractère intermittent de cette production.

Charles-Henry Cornelus rappelle ainsi que le solaire et l’éolien peuvent provoquer des déséquilibres sur le réseau lorsqu’ils sont injectés en trop grande quantité sans solutions de stockage adaptées.

La conférence montre ainsi que la transition énergétique martiniquaise ne se résume pas à “installer des panneaux solaires partout”, mais nécessite une transformation beaucoup plus profonde des infrastructures et du pilotage du réseau.

La transition énergétique ne se limite pas à produire plus, mais aussi à consommer autrement

L’un des passages les plus marquants de la conférence intervient lorsque Jean-Nicolas François, président de la coopérative citoyenne A Tè Matnik, recentre le débat sur la notion de sobriété énergétique.

Selon lui, la transition énergétique doit d’abord commencer par une réduction des consommations avant même d’augmenter la production locale d’électricité.

Il résume cette logique par une formule répétée plusieurs fois pendant les échanges :

« Consommer moins, consommer mieux et produire durablement son énergie. »

La conférence prend alors une dimension beaucoup plus concrète et quotidienne. Température de climatisation, ventilation naturelle, isolation, orientation des bâtiments ou encore remplacement des équipements énergivores deviennent des sujets aussi importants que les installations photovoltaïques elles-mêmes.

Jean-Nicolas François cite par exemple l’usage massif de la climatisation comme l’un des enjeux majeurs de la consommation énergétique locale. Il évoque la nécessité de repenser certains usages en combinant davantage ventilation naturelle, brasseurs d’air et réglages plus raisonnés des climatiseurs.

Cette approche replace aussi la question architecturale au centre du sujet énergétique. Un bâtiment bien conçu, correctement ventilé et adapté au climat tropical limite naturellement les besoins de climatisation et réduit mécaniquement les consommations électriques.

La conférence rappelle ainsi que les futurs bâtiments “énergétiques” ne dépendront pas uniquement des technologies installées, mais aussi de la manière dont ils seront conçus et utilisés.

Entre aides publiques et multiplication des offres, le photovoltaïque devient un marché complexe pour les particuliers

Autre sujet largement développé pendant les échanges : la montée en puissance du photovoltaïque résidentiel.

Jean-Nicolas François explique que les aides à l’autoconsommation et les primes publiques ont fortement stimulé le marché ces dernières années.

Mais cette dynamique a aussi provoqué une multiplication rapide des offres commerciales, parfois difficiles à comprendre pour les particuliers.

Selon lui, beaucoup de propriétaires se retrouvent aujourd’hui confrontés :

  • à des devis très variables,
  • à des entreprises qui apparaissent puis disparaissent rapidement,
  • ou à des installations insuffisamment suivies après leur mise en service.

C’est précisément sur ce sujet qu’intervient la coopérative A Tè Matnik, qui propose un accompagnement technique indépendant pour aider les particuliers à analyser leurs besoins réels avant d’investir.

L’objectif affiché est moins de vendre des panneaux que d’aider les habitants à optimiser leurs consommations et dimensionner correctement leurs installations.

L’intervenant cite notamment le cas d’un particulier dont le projet photovoltaïque a pu être réduit d’environ 2 000 euros simplement en retravaillant techniquement les besoins réels du logement et certains usages énergétiques.

La conférence montre ainsi que la transition énergétique devient aussi un sujet de conseil, d’accompagnement et de pédagogie.

Le logement social apparaît comme l’un des grands défis de la transition énergétique

Les échanges avec le public ont également mis en lumière la difficulté d’intégrer la transition énergétique dans les grands ensembles de logements sociaux.

Plusieurs intervenants évoquent notamment les contraintes liées aux bâtiments collectifs, où chaque logement dispose de son propre compteur électrique, compliquant fortement les logiques d’autoconsommation collective.

Jean-Nicolas François explique que certaines résidences disposent déjà de centrales photovoltaïques, mais que les bénéfices économiques restent souvent peu visibles pour les habitants eux-mêmes, car les montages financiers profitent principalement aux structures exploitantes ou aux propriétaires des toitures.

La coopérative défend au contraire un modèle plus participatif, dans lequel les habitants pourraient eux-mêmes investir collectivement dans les installations énergétiques via des mécanismes coopératifs.

Cette approche donne à la conférence une dimension beaucoup plus sociale et territoriale. L’énergie n’y apparaît plus seulement comme une question technique, mais aussi comme un enjeu :

  • d’appropriation collective,
  • de réduction des charges,
  • et de redistribution locale de la valeur produite.

Le manque de compétences locales ralentit aussi la transition énergétique

Autre sujet important abordé pendant la conférence : la question des compétences et de la formation.

Jean-Nicolas François explique avoir longtemps recruté une partie de ses techniciens hors Martinique faute de profils disponibles localement.

Il évoque également la fermeture récente de certaines filières liées à l’énergie par manque d’étudiants, alors même que le secteur pourrait générer de nombreux emplois non délocalisables dans les années à venir.

Maintenance photovoltaïque, ingénierie énergétique, audit, exploitation, financement, juridique ou pilotage de projets : la transition énergétique crée progressivement de nouveaux besoins techniques et économiques autour de l’énergie.

Le SMEM indique d’ailleurs travailler avec le rectorat sur des programmes de sensibilisation destinés aux scolaires autour des enjeux énergétiques.

Mais la conférence laisse aussi apparaître une certaine frustration face à la lenteur de cette montée en compétence locale.

Ombrières photovoltaïques : les contraintes ultramarines compliquent l’application des lois nationales

La discussion autour des ombrières photovoltaïques illustre particulièrement les difficultés d’application de certaines réglementations nationales dans les territoires ultramarins.

La loi impose désormais l’équipement de certains parkings avec des ombrières photovoltaïques au-delà d’une certaine surface. Mais plusieurs intervenants expliquent que ces projets restent souvent économiquement difficiles à rentabiliser en Martinique.

En cause :

  • les contraintes cycloniques,
  • les exigences parasismiques,
  • le coût des fondations,
  • et l’absence d’aides spécifiques pour financer ces structures.

Jean-Nicolas François rappelle ainsi que les projets d’ombrières peuvent être beaucoup plus facilement rentables dans des territoires moins exposés aux aléas climatiques, comme certaines régions de l’Hexagone ou la Guyane.

La conférence met ainsi en lumière une tension récurrente dans les Outre-mer : des objectifs nationaux ambitieux, mais des réalités techniques et économiques beaucoup plus complexes sur le terrain.



Une transition énergétique encore freinée par les usages et les contradictions du territoire

Au fil des échanges, la conférence dessine finalement une réalité plus nuancée que les discours souvent associés à la transition énergétique.

Le territoire progresse : les installations photovoltaïques se multiplient, les collectivités investissent, les projets citoyens émergent, et la part des renouvelables a fortement augmenté depuis une dizaine d’années.

Mais les contraintes restent nombreuses :

  • dépendance persistante au fioul,
  • fragilité du réseau insulaire,
  • intermittence du solaire,
  • coûts élevés des infrastructures,
  • manque de compétences locales,
  • ou encore difficulté à faire évoluer certains usages énergétiques.

La conférence montre ainsi que la transition énergétique martiniquaise ne dépend pas uniquement des technologies installées. Elle repose aussi sur la capacité du territoire à transformer progressivement ses habitudes de consommation, ses modèles économiques et sa vision collective de l’énergie.


consulter ici le replay de la conférence