Emerwall, l’isolant biosourcé qui transforme le BTP martiniquais

0

Trois jeunes ingénieurs. Une usine à Ducos. Une matière première 100 % locale : la bagasse de canne à sucre. En quelques années, Emerwall s’est imposée comme la pépite martiniquaise de l’isolant biosourcé. Avec sa marque Emerflex, l’entreprise prouve que l’on peut produire localement des matériaux de construction performants, certifiés et durables. Cette réussite a marqué le Salon des Bâtisseurs 2026.

À l’heure où la très grande majorité des matériaux de construction utilisés en Martinique sont importés, une jeune entreprise de Ducos inverse la tendance. Emerwall transforme depuis 2023 la bagasse de canne à sucre, sous-produit des distilleries martiniquaises, en panneaux isolants thermiques et acoustiques de haute performance. Cette démarche marie souveraineté économique, écologie et excellence industrielle.

Une aventure née d’un constat simple

L’histoire d’Emerwall commence en 2021. Trois amis ingénieurs décident alors de relever un défi : créer en Martinique un isolant biosourcé à partir de ressources locales. Valentin Lacroix, Quentin Godinot et Louis Frigaux possèdent des spécialités complémentaires. Le premier maîtrise les nouvelles énergies et matériaux isolants. Le second excelle en mécanique et industrialisation. Le troisième se spécialise en énergies renouvelables.

Cette même année, les trois associés décrochent la Bourse French Tech. Ensuite, ils sont sélectionnés au PIA4 (Programme d’investissements d’avenir) opéré par Bpifrance. Cette reconnaissance leur permet de déposer un brevet sur le matériau et son procédé. Ils investissent alors dans un outil de production industrielle.

Des ressources locales sous-exploitées

Le constat de départ s’avère simple et chiffré. Les distilleries martiniquaises produisent chaque année environ 60 000 tonnes de bagasse. Parmi ces volumes, 6 000 à 7 000 tonnes restent excédentaires et peu valorisées. À l’autre bout de la chaîne, le secteur du BTP local importe la majorité écrasante de ses matériaux d’isolation.

Emerwall a trouvé sa place entre ces deux réalités. L’entreprise transforme un sous-produit agricole local en isolant biosourcé certifié. De plus, elle répond à une demande croissante d’alternatives durables dans la construction. Quentin Godinot, cofondateur et responsable technique, résume ainsi la philosophie : substituer le local à l’importé, le biosourcé au pétrosourcé, le circuit court au transport intercontinental.

« 99 % des matériaux de construction sont importés en Martinique : nous avons vu une opportunité »

Emerflex : un isolant pensé pour le climat tropical

La marque Emerflex désigne la gamme de panneaux isolants commercialisée par Emerwall. Ces panneaux contiennent plus de 90 % de bagasse provenant exclusivement de distilleries martiniquaises. Dès l’origine, la conception répond aux contraintes spécifiques des Antilles : chaleur, humidité, termites, moisissures, rongeurs.

Les essais réalisés en conditions réelles valident la résistance du matériau aux pathologies tropicales. Par ailleurs, l’installation d’Emerflex dans des locaux climatisés permet d’économiser jusqu’à 70 % de l’énergie électrique consommée par la climatisation. En outre, les panneaux régulent naturellement l’humidité et sont recyclables sur l’île.

Emerflex bénéficie de FDES (Fiches de déclaration environnementale et sanitaire) validées. Ces certifications répondent aux normes RE2020, HQE, E+C-, ainsi qu’aux certifications internationales LEED et BREEAM.

Une fabrication maîtrisée de bout en bout

Côté procédé, la maîtrise s’avère totale. Après transport depuis les distilleries partenaires, la bagasse est séchée. Elle est ensuite triée puis mélangée à des fibres de structuration. Le matériau est alors moulé, thermo-lié, refroidi avant démoulage.

L’usine de Ducos s’étend sur plus de 1 000 m² et intègre l’ensemble des étapes de fabrication. Elle accueille également un centre de recherche et développement. Les procédés sont fruits de collaborations avec des partenaires de référence : ANDRITZ, le CETI (Centre européen des textiles innovants), le FCBA (Institut technologique forêt cellulose bois-construction) et Karibati, expert national des matériaux biosourcés.

Usine Emerwall Ducos production panneaux isolants

« Certifiés pour 50 ans, les panneaux sont aussi recyclables au sein de nos usines »

Le Salon des Bâtisseurs, accélérateur de visibilité

Les 27 et 28 mars 2026, Emerwall tenait le stand n° 35 à l’Hippodrome du Lamentin. Cet événement majeur du Salon des Bâtisseurs 2026 a permis à l’équipe de présenter ses panneaux Emerflex en conditions réelles.

Pendant deux jours, l’équipe a mis à disposition une cabine acoustique permettant de tester directement les performances. Elle a aussi partagé des retours d’expérience issus de chantiers martiniquais. Architectes, maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, entreprises de pose et bureaux d’études se sont succédé sur le stand.

Le bilan dressé par les fondateurs s’avère éloquent. Les retours des professionnels ont été unanimement positifs sur la qualité du produit, son adaptation au climat tropical et son sens économique et environnemental. Cependant, un point de discussion récurrent porte sur le prix. Emerwall travaille avec ses partenaires pour identifier les leviers permettant d’intégrer la solution sans déséquilibrer les budgets.

Stand Emerwall Salon Bâtisseurs 2026

Démonstration panneaux Emerflex Salon Bâtisseurs

De Ducos à l’Élysée : reconnaissance nationale

La reconnaissance dépasse désormais les frontières de l’île. En novembre 2025, Emerflex a été sélectionné pour représenter la Martinique à la Grande Exposition du Fabriqué en France. Cet événement s’est tenu au Palais de l’Élysée, organisé par la Direction générale des entreprises.

Quentin Godinot a porté les couleurs de l’entreprise dans les jardins et les salons du palais présidentiel. Cette consécration nationale salue la valorisation des coproduits agricoles, la décarbonation de la construction et le développement industriel des territoires ultramarins.

Montée en puissance commerciale et perspectives internationales

Sur le terrain, Emerwall structure son réseau commercial. L’entreprise compte aujourd’hui une dizaine de clients réguliers. Parmi eux figurent des bailleurs sociaux, des collectivités, des distributeurs et des professionnels du bâtiment. Elle collabore avec Action Logement, qui prescrit les matériaux biosourcés sur ses chantiers.

À l’international, Business France accompagne le développement vers la Dominique et Sainte-Lucie. Dans ces territoires, la montée en puissance des éco-resorts et des hôtels haut de gamme nourrit la demande en isolants durables.

« L’isolation, c’est typiquement ce qu’on pouvait verdir »

Équipe Emerwall et panneaux Emerflex

Cap sur l’industrialisation en 2027

Avec une production actuelle de 300 à 400 m² par mois, Emerwall demeure en phase intermédiaire. Cependant, le passage à l’échelle industrielle est programmé pour 2027. Les volumes devraient être multipliés par 100, permettant d’isoler entre 200 et 300 maisons chaque mois.

Cette montée en puissance s’accompagnera d’une restructuration de la production et de la contractualisation des commandes. L’entreprise recrutera une dizaine de salariés supplémentaires en plus de l’équipe actuelle.

Un modèle économique vertueux pour la région

L’ambition d’Emerwall demeure claire : devenir un acteur incontournable de l’isolant biosourcé dans la Caraïbe et l’Amérique latine. Parallèlement, l’entreprise consolide sa base martiniquaise. Le modèle s’avère économiquement vertueux pour tous les acteurs.

Pour les distilleries partenaires, Emerwall offre un débouché rémunérateur pour un sous-produit peu valorisé jusqu’ici. Pour les professionnels du BTP, c’est l’opportunité de faire appel à un savoir-faire local, certifié et exigeant. Pour la Martinique, c’est la démonstration que l’industrie de demain peut s’écrire localement.

À l’heure où la commande publique et les bailleurs sociaux placent la décarbonation au cœur de leurs cahiers des charges, Emerwall apporte une réponse concrète, mesurable et martiniquaise. Une raison supplémentaire pour les entreprises locales de privilégier les solutions régionales.

Philippe PIED