Depuis plus d’une décennie, les échouages massifs d’algues sargasses rythment régulièrement la vie des littoraux caribéens. Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin ou encore Saint-Barthélemy sont confrontées chaque année à ces accumulations d’algues brunes transportées par les courants atlantiques. Pour les collectivités et les entreprises mobilisées sur le nettoyage des plages, ces opérations représentent un véritable défi logistique mais aussi sanitaire.
Afin de mieux encadrer ces interventions, l’ADEME a publié en septembre 2024 un guide dédié à la protection des travailleurs exposés lors des opérations de ramassage, de transport et de traitement des sargasses.
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Un phénomène désormais installé dans la région
Les échouages massifs de sargasses sont observés dans le bassin caribéen depuis 2011. Les algues concernées appartiennent principalement aux espèces Sargassum fluitans et Sargassum natans. Flottantes, elles se déplacent à la surface de l’océan en formant des radeaux parfois très étendus, transportés par les courants marins.
Ces nappes s’inscrivent dans ce que les scientifiques appellent désormais la « Great Atlantic Sargassum Belt », une vaste ceinture de sargasses qui s’étend entre l’Amérique du Sud, les Antilles et l’Afrique de l’Ouest.
Les volumes varient fortement d’une année à l’autre, mais certaines saisons ont marqué les esprits, notamment 2018, considérée comme l’année record pour les échouages dans la région.
Des algues qui peuvent produire des gaz toxiques
Le principal risque pour les travailleurs apparaît lorsque les algues s’accumulent et commencent à se décomposer sur les plages. Dans ces conditions, elles peuvent libérer plusieurs gaz, notamment le sulfure d’hydrogène (H₂S) et l’ammoniac. Le sulfure d’hydrogène est un gaz incolore, plus lourd que l’air, facilement identifiable par son odeur d’œuf pourri.
À faible concentration, il peut provoquer des irritations des yeux et des voies respiratoires. À des niveaux plus élevés, il peut entraîner des troubles neurologiques, cardio-respiratoires et, dans les cas extrêmes, conduire au décès.
Les valeurs limites d’exposition professionnelle fixées pour ce gaz sont de 5 ppm en moyenne sur 8 heures et de 10 ppm sur une durée de 15 minutes.
Au-delà du H₂S, les sargasses peuvent également contenir ou accumuler certaines substances indésirables, notamment des métaux lourds comme l’arsenic ou encore la chlordécone dans les zones littorales contaminées. Ces éléments renforcent la nécessité d’encadrer strictement les interventions sur les zones d’échouage.
Des opérations de nettoyage qui doivent être anticipées
Face à ces risques, les opérations de collecte des sargasses doivent être préparées avec rigueur. Le guide rappelle que le donneur d’ordre, qu’il s’agisse d’une collectivité ou d’un gestionnaire de site, doit procéder à une évaluation préalable des risques. Cette étape consiste à identifier les dangers, analyser les situations d’exposition possibles et définir les mesures de prévention adaptées. Elle s’accompagne généralement d’un plan de prévention ou d’un protocole de sécurité lorsque plusieurs acteurs interviennent sur le chantier.
Avant toute intervention, une reconnaissance du site est également recommandée. Elle permet d’observer l’état des dépôts d’algues, leur épaisseur ou leur niveau de décomposition, mais aussi d’évaluer les conditions météorologiques et notamment la direction du vent. Ces éléments conditionnent directement l’organisation du chantier et les mesures de sécurité à mettre en place.
Privilégier le ramassage mécanique
Dans la plupart des situations, les recommandations techniques privilégient le ramassage mécanique des sargasses. L’utilisation d’engins de chantier permet de limiter l’exposition directe des opérateurs aux gaz émis par les algues en décomposition. Le ramassage manuel doit être réduit autant que possible et réservé aux situations où l’accès des engins est impossible.
Une autre règle importante concerne la rapidité d’intervention. Le guide préconise de collecter les algues idéalement dans un délai de 48 heures après leur échouage. Cette approche permet de limiter leur fermentation et donc les émissions de sulfure d’hydrogène.
Des équipements de protection indispensables
La protection des travailleurs repose également sur l’utilisation d’équipements adaptés. Chaque opérateur intervenant sur un chantier de collecte doit être équipé d’un détecteur portatif de gaz capable de mesurer les concentrations de sulfure d’hydrogène.
Ces appareils disposent généralement de deux seuils d’alarme, fixés autour de 5 ppm et 10 ppm, qui permettent d’alerter immédiatement les travailleurs en cas de dépassement.
Les opérateurs doivent également porter des équipements de protection individuelle adaptés, notamment des demi-masques filtrants anti-gaz conformes aux normes en vigueur, ainsi que des bottes, des gants étanches et des vêtements de protection.
Pour les conducteurs d’engins, le guide recommande l’utilisation de cabines fermées équipées de systèmes de filtration de l’air, afin de limiter les infiltrations de gaz à l’intérieur des véhicules.
Balisage et organisation du chantier
La sécurité du chantier repose aussi sur son organisation spatiale. Les zones d’intervention doivent être clairement balisées afin d’empêcher l’accès aux personnes non autorisées. Le guide recommande de maintenir une distance minimale de trente mètres entre la zone de ramassage et le public, afin de limiter à la fois les risques liés aux engins et les expositions aux gaz.
Les travailleurs intervenant à pied doivent porter des vêtements de signalisation à haute visibilité et les engins doivent être équipés de dispositifs lumineux et de signalisation adaptés. Cette organisation vise à sécuriser la circulation sur le site et à éviter les situations de co-activité dangereuses.
Transport et stockage des algues : une étape également sensible
Une fois collectées, les sargasses doivent être transportées vers des sites de stockage ou de traitement adaptés. Ces zones doivent être sécurisées et situées à distance des habitations et des lieux de passage du public. Les algues doivent y être déposées pour une durée limitée afin de réduire les phénomènes de fermentation susceptibles d’augmenter les émissions de gaz.
Le transport et le stockage font ainsi partie intégrante de la gestion des risques et doivent être organisés avec le même niveau d’exigence que les opérations de collecte.
Vers une meilleure structuration des interventions
Avec la multiplication des épisodes d’échouage, la gestion des sargasses s’inscrit désormais dans la durée pour de nombreux territoires ultramarins. Les opérations de nettoyage mobilisent régulièrement des collectivités, des entreprises de travaux publics et des opérateurs spécialisés.
Dans ce contexte, le guide publié par l’ADEME constitue un outil de référence pour structurer les interventions et renforcer la prévention des risques professionnels.










