La réindustrialisation s’impose comme une priorité nationale. Relocaliser, produire, sécuriser : la Banque des Territoires mobilise 1 milliard d’euros sur 2023–2027 pour soutenir cette dynamique. Mais une variable s’impose désormais dans l’équation : l’eau. Avec la publication du guide « Collectivités, Eau & Industrie » en février 2026, un basculement s’opère. L’implantation industrielle ne dépend plus seulement du foncier ou de l’énergie. Elle dépend aussi de la disponibilité hydrique du territoire. Un terrain constructible n’est plus automatiquement un terrain accueillable.
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Une ressource devenue variable stratégique
À l’échelle nationale, l’industrie ne représente que 8 % des prélèvements en eau et 4 % des consommations. Ces chiffres, souvent avancés pour relativiser le sujet, masquent pourtant une réalité essentielle : la tension n’est pas homogène. Elle est territoriale.
Ce sont certains bassins versants, certaines nappes, certaines zones classées en ZRE – zones de répartition des eaux en déficit chronique – qui concentrent la contrainte. Dans ces territoires, tout prélèvement supérieur à un certain seuil est soumis à autorisation. Les arrêtés sécheresse s’y multiplient. Les restrictions d’usage deviennent récurrentes.
Le changement climatique accentue cette pression. Les projections issues de la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC) annoncent une hausse moyenne de plus de 2 °C à l’horizon 2050, avec des augmentations estivales plus marquées localement.
Le nombre de jours avec sols secs pourrait progresser de près de 25 % dans certains territoires étudiés. Parallèlement, les débits d’étiage devraient diminuer de manière significative.
L’eau n’est donc plus un paramètre technique marginal. Elle devient un facteur limitant.
La fin du mythe du foncier neutre
Pendant des décennies, l’aménagement économique a reposé sur une logique administrative. Une collectivité identifie un terrain, le classe en zone d’activité, réalise les voiries et réseaux, puis recherche des investisseurs. La disponibilité du foncier constituait le point de départ.
Or la gestion de l’eau obéit à une logique différente : celle des bassins versants. Les frontières hydrogéographiques ne coïncident pas avec les périmètres administratifs. Un projet industriel peut ainsi dépendre d’une ressource située en amont, gérée par d’autres acteurs, soumise à d’autres contraintes.
SDAGE, SAGE, GEMAPI, autorisations préfectorales, zones de répartition des eaux : la gouvernance hydrique introduit une couche supplémentaire d’analyse.
Avant d’autoriser une implantation, la collectivité doit désormais évaluer la disponibilité quantitative et qualitative de la ressource, sa variabilité saisonnière, les risques de restriction, la compatibilité avec les objectifs environnementaux.
La capacité d’accueil industrielle devient une équation hydrique autant qu’économique.
Une nouvelle hiérarchie des usages
Le guide rappelle une réalité souvent peu visible dans le débat public : certains usages sont prioritaires. Le maintien des milieux naturels et la production d’eau potable constituent les premiers niveaux d’arbitrage.
L’agriculture, selon les territoires, mobilise des volumes considérables – jusqu’à 88 millions de m³ par an dans le cas étudié du bassin Neste et rivières de Gascogne.
L’industrie, dans ce même périmètre, représente environ 9,5 à 10 millions de m³ par an, majoritairement prélevés dans les eaux de surface, avec un taux de restitution supérieur à 90 %.
Les volumes bruts ne disent cependant pas tout.
La question centrale devient temporelle : qui prélève, quand la ressource est au plus bas ? Les tensions apparaissent en période d’étiage, lorsque les débits diminuent et que les arrêtés sécheresse restreignent simultanément irrigation, usages industriels et parfois domestiques.
Les conflits d’usage ne sont plus théoriques. Ils sont déjà observables dans plusieurs départements où, certaines années, des arrêtés ont été en vigueur plus de deux jours sur trois.
Les collectivités face à une responsabilité nouvelle
Ce changement de paradigme transforme profondément le rôle des élus et des aménageurs publics. Ils ne sont plus seulement développeurs économiques. Ils deviennent gestionnaires d’équilibres hydriques.
Accueillir une industrie suppose désormais d’anticiper ses besoins en eau, la saisonnalité de ses prélèvements, la qualité de ses rejets, son efficacité hydrique. Le guide encourage d’ailleurs l’élaboration de schémas directeurs d’eau industrielle, sur le modèle des schémas d’alimentation en eau potable ou d’irrigation.
Cette démarche prospective permettrait d’identifier les capacités résiduelles, les marges de manœuvre, les infrastructures à renforcer.
Dans certains cas, la réponse pourrait être négative. Refuser un projet pour préserver l’équilibre d’un bassin versant deviendra une décision politiquement sensible, mais techniquement fondée.
La réindustrialisation ne se fera pas partout, et pas à n’importe quelles conditions.
Une contrainte qui ouvre un champ d’innovation
Pour les acteurs du BTP, de l’ingénierie et des infrastructures, cette évolution ne signifie pas un ralentissement généralisé. Elle ouvre au contraire un nouveau champ d’intervention.
Désimperméabilisation des sols, optimisation des réseaux, réutilisation des eaux usées traitées (REUT), création de réseaux d’eau industrielle distincts, solutions de stockage et de régulation, amélioration de l’efficacité hydrique des procédés : la gestion quantitative et qualitative de l’eau devient un levier technique central.
L’efficacité hydrique ne se limite pas à réduire les volumes prélevés. Elle permet également de diminuer les consommations énergétiques, les besoins en réactifs, les coûts de maintenance et parfois d’améliorer la performance productive.
La contrainte environnementale peut ainsi renforcer la compétitivité industrielle.
Une vigilance accrue dans les territoires ultramarins
Dans les territoires d’outre-mer, la question prend une dimension supplémentaire. Les ressources y sont souvent plus limitées, les infrastructures plus fragiles, les épisodes climatiques plus intenses. La saison sèche, combinée aux phénomènes cycloniques, accentue les déséquilibres.
La pression sur l’habitat, l’agriculture et le développement économique s’y conjugue à des enjeux d’accès à l’eau potable encore sensibles dans certains territoires. Dans ce contexte, l’intégration de la variable hydrique dans toute stratégie d’implantation industrielle apparaît d’autant plus essentielle.
L’eau devient un facteur de résilience territoriale.









