La Commission de régulation de l’énergie (CRE) publie un rapport prospectif qui met en évidence un tournant stratégique : la réussite de la transition énergétique dépend désormais largement de la capacité des territoires à agir concrètement. L’objectif national de neutralité carbone à l’horizon 2050 impose en effet d’accélérer fortement le rythme de réduction des émissions, qui devra passer d’environ 2 à 3 % aujourd’hui à près de 5 % par an. Cette trajectoire exige une transformation profonde des usages et des infrastructures, mais surtout une adaptation aux réalités locales, tant les ressources, contraintes et besoins énergétiques varient d’un territoire à l’autre.
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Les collectivités, nouveaux moteurs opérationnels de la transition
Le rapport insiste sur un point déterminant : la transition ne peut plus être pensée uniquement depuis le niveau national. Les collectivités territoriales se retrouvent en première ligne, chargées de planifier, d’accompagner et parfois de piloter directement les projets énergétiques.
Cette décentralisation de fait transforme les collectivités en véritables opérateurs énergétiques locaux, un rôle qui dépasse largement leur fonction traditionnelle d’aménagement.
Cette territorialisation s’observe déjà concrètement. Le dispositif des zones d’accélération des énergies renouvelables en offre une illustration claire. En 2024, plus de 637 000 zones ont été délimitées dans 10 500 communes, dont 71 % orientées vers le solaire. Cette dynamique confirme la capacité des élus locaux à agir par la planification territoriale, qui constitue un levier direct d’accélération des projets.
L’effet économique local, levier déterminant
Au-delà de la planification, les impacts économiques locaux constituent un moteur puissant. Le rapport rappelle que les projets d’énergies renouvelables génèrent des retombées fiscales directes pour les collectivités.
Pour un parc photovoltaïque au sol de 10 MWc, par exemple, la fiscalité locale est répartie entre 50 % pour l’EPCI, 25 % pour la commune et 23 % pour les autres collectivités. Dans l’éolien terrestre, la fiscalité locale représente près de 20 % des coûts d’exploitation, soit environ 158 000 euros par an pour un projet moyen de 17 MW.
Ces mécanismes de partage de valeur ne se limitent pas aux recettes fiscales. Ils participent aussi à l’ancrage territorial des projets en créant des emplois locaux, en soutenant les filières économiques et en renforçant l’acceptation sociale.
La production énergétique devient alors un outil de développement territorial autant qu’un instrument de décarbonation.
Acceptabilité sociale : la condition invisible de réussite
La dimension sociale apparaît tout aussi déterminante. Les études citées indiquent qu’environ 90 % du public a une image positive des énergies renouvelables et que plus de la moitié des Français seraient prêts à investir dans ces projets.
Pourtant, sur le terrain, les oppositions locales persistent. Le rapport explique ce paradoxe par un déficit d’appropriation et de compréhension des projets. L’acceptabilité dépend moins de la technologie que du processus de concertation.
Les phases amont — information, réunions publiques, concertation locale — conditionnent fortement la perception finale d’un projet.
L’exemple de l’unité de biométhanisation de Gennevilliers en apporte une illustration concrète : l’installation doit valoriser 50 000 tonnes de déchets alimentaires par an, produire jusqu’à 30 GWh d’énergie et générer 43 000 tonnes de digestats utilisables en agriculture.
Ce type d’infrastructure montre que les projets énergétiques territoriaux peuvent combiner enjeux environnementaux, économiques et agricoles lorsque leur conception intègre les attentes locales.
Un déficit de culture énergétique encore sous-estimé
Le rapport souligne un obstacle structurel : la culture énergétique reste insuffisamment développée dans la population.
Les véhicules électrifiés représentent environ 3 % du parc en 2024, mais une large part des usagers ne connaît pas le coût réel d’un déplacement automobile. Cette méconnaissance freine les changements de comportements et limite l’efficacité des politiques publiques.
La question se retrouve dans l’usage des infrastructures. En février 2025, un point de recharge public n’était utilisé en moyenne qu’une vingtaine de fois par mois. Ce niveau d’usage modéré ne traduit pas une inutilité de ces équipements, mais leur rôle stratégique de réassurance pour les usagers, indispensable à l’adoption progressive de nouvelles mobilités.
Des structures territoriales devenues stratégiques
L’un des axes majeurs du rapport concerne l’ingénierie territoriale. Le groupe de travail estime que l’assistance technique aux collectivités constitue un facteur déterminant d’efficacité et qu’elle doit être renforcée. L’existence d’outils d’accompagnement est reconnue, mais leur diffusion et leur utilisation restent inégales selon les territoires.
La cohérence territoriale des actions apparaît comme une condition structurante. Le rapport souligne que la dispersion des initiatives et l’articulation imparfaite des compétences entre niveaux de collectivités limitent encore l’efficacité globale. Le choix d’une gouvernance adaptée constitue donc une étape essentielle pour canaliser les actions publiques.
La maille territoriale jugée la plus pertinente est souvent le niveau départemental ou intercommunal, qui permet la mutualisation des ressources et l’optimisation des moyens techniques.
Ce niveau intermédiaire facilite la coordination entre stratégie nationale, planification régionale et mise en œuvre locale, condition nécessaire pour que les objectifs publics atteignent effectivement les citoyens.
Technologies émergentes : des potentiels considérables mais inégaux
La transition territoriale implique une diversification des vecteurs énergétiques. Le rapport rappelle que l’action locale devra mobiliser simultanément plusieurs sources — solaire, géothermie, gaz renouvelables ou autres solutions — afin d’assurer la complémentarité des systèmes et la stabilité des réseaux.
Cette approche multi-énergétique constitue un impératif technique, car aucune filière ne peut, à elle seule, répondre aux besoins territoriaux.
Certaines technologies présentent des potentiels élevés mais restent dépendantes de conditions locales ou de maturité industrielle. Les filières comme la pyrogazéification pourraient ainsi représenter entre 60 et 100 TWh de production potentielle, ce qui montre l’importance de l’innovation pour atteindre les objectifs climatiques.
Stockage et flexibilité : le nerf du système énergétique futur
La territorialisation énergétique fait apparaître des contraintes techniques nouvelles. Le passage d’une gestion centralisée à une organisation territoriale impose notamment d’adapter les réseaux aux capacités locales de production. Cette évolution rend indispensable le développement de solutions de flexibilité.
Le rapport cite un démonstrateur associant centrales solaires et stockage par batterie de 2 MW et 5,3 MWh, pour un investissement de 2,7 millions d’euros. Ce type d’équipement illustre le rôle stratégique du stockage dans la régulation locale des flux énergétiques et la stabilisation du réseau, condition essentielle à l’intégration massive d’énergies renouvelables.
Un changement de paradigme pour l’action publique
Au fil des analyses, une conclusion s’impose : la transition énergétique n’est plus seulement un enjeu technologique.
Elle devient un défi d’organisation territoriale impliquant une diversité d’acteurs et de paramètres techniques, économiques et sociaux. Les contraintes identifiées couvrent aussi bien la planification locale que la viabilité économique des projets ou encore leur acceptabilité sociale.
Le rapport formule neuf recommandations structurantes, parmi lesquelles l’amélioration de l’expertise technique locale, la stabilisation des dispositifs de soutien ou encore le renforcement des incitations pour les nouvelles filières énergétiques. Leur objectif commun consiste à sécuriser l’action territoriale afin de permettre un déploiement plus rapide et plus cohérent.










