Une fédération qui veut “remettre le secteur en mouvement”
Hier soir, à l’hôtel Valmenière, la FRBTP Martinique a présenté sa feuille de route pour 2026 devant un parterre d’acteurs du BTP et de la construction. La séquence, conduite par le président Steve Patole et le secrétaire général Jean-Yves Bonnaire, s’est tenue en présence notamment du préfet, de la sénatrice Catherine Conconne, de Charles Chammas, Conseiller Territorial, représentant le PCE de la Collectivité Territorial de la Martinique, Serge Letchimy, de la présidente du MEDEF Martinique Catherine Rodap, et de la CPME représentée par Mme Céline Rose.
Le ton a été direct : le secteur souffre, mais il refuse de subir. La fédération entend défendre les entreprises, travailler l’emploi et la formation, structurer davantage la filière, améliorer l’image du BTP, anticiper les transitions à venir et moderniser sa communication.
Une feuille de route construite autour de six priorités
Sans entrer “dans tous les détails”, Jean-Yves Bonnaire a expliqué que la FRBTP avait identifié six grandes priorités pour 2026 : défendre et revendiquer, prendre soin des femmes et des hommes, structurer et faire filière, revaloriser, anticiper, informer et communiquer.
Derrière cette architecture, un objectif commun : relancer l’activité et remettre de la fluidité dans un écosystème où les besoins existent, mais où trop de projets restent freinés par des blocages opérationnels.
Relancer l’activité : la commande publique au cœur du redémarrage
Premier constat posé : la Martinique reste un territoire où le BTP dépend fortement de la commande publique. Pour la FRBTP, relancer l’activité suppose donc que les donneurs d’ordre publics “embarquent” dans une dynamique collective.
Logement social, écoles, parasismique : des chantiers attendus
La fédération place le logement social au premier rang des opportunités. Des échanges rapides sont annoncés avec les services de l’État afin d’accélérer la concrétisation des projets 2026, en lien avec les entreprises et les maîtres d’œuvre.
Elle cite aussi les opérations de confortement parasismique, où “beaucoup de potentiel” demeure, avec un constat frustrant : des projets parfois financés ont du mal à sortir.
Même logique pour les écoles communales, encore nombreuses à réaliser.
Plan EAU DOM et réseau électrique : un volant d’investissements à transformer en activité
La FRBTP rappelle le travail mené en 2025 sur le plan EAU DOM et évoque un autre levier, moins institutionnel mais tout aussi structurant : le renforcement du réseau électrique, présenté comme un programme d’investissement important.
“Ce qu’on voit à la télé” : paiements, retenues, parfait achèvement… la fédération veut régler les dysfonctionnements
C’est l’un des passages les plus sensibles de la soirée : la fédération dit sa lassitude de voir le secteur exposé publiquement, encore et encore, sur des problèmes de retards de paiement, de retenues de garantie non libérées, de difficultés liées au parfait achèvement, etc.
“C’est pénible pour nous… et ça ne nous rend pas service en termes d’attractivité.”
Mais la FRBTP assume : ces dysfonctionnements doivent être traités, même si le sujet abîme l’image du secteur. La fédération a, dans ce contexte, salué l’action du préfet et son “courage” d’avoir recouru au management d’office, perçu comme une façon de “secouer le cocotier” quand les blocages s’installent.
Protéger les petites entreprises : carrières et “stratégie du bon achat”
Autre dossier présenté comme déterminant : le schéma territorial des carrières, qui conditionne l’approvisionnement et donc la capacité du secteur à livrer des chantiers.
Surtout, la fédération milite pour une stratégie du bon achat dans la commande publique, afin de préserver des marchés accessibles aux TPE et aux entreprises artisanales. L’idée est assumée : adapter un esprit “small business act” au tissu économique martiniquais, largement composé de petites structures.
“Notre plus grande richesse” : recruter, former, reconvertir
Après l’activité, la deuxième urgence est humaine. La FRBTP décrit un secteur confronté à une pyramide des âges déséquilibrée, et à des difficultés de recrutement qui pourraient exploser si l’activité redémarre fortement.
Moderniser la branche et les conventions collectives
La fédération annonce poursuivre la modernisation des conventions collectives, notamment ouvrières, et s’inscrire dans une logique de GPEC territoriale.
Une idée forte : reconvertir la fibre vers la canalisation
Parmi les pistes les plus concrètes : la FRBTP veut donner corps à un projet de reconversion d’ouvriers mobilisés sur la fibre optique vers les métiers de la canalisation.
L’argument est simple : des besoins probablement décroissants d’un côté, des besoins croissants de l’autre (réseaux d’eau), avec des similarités techniques. Si le “croisement” se fait au bon moment, la fédération y voit un modèle de transition exemplaire.
Mieux coordonner emploi-formation, et former aussi les dirigeants
La fédération appelle à davantage de coordination entre les acteurs de l’emploi et de la formation : des moyens existent, mais la cohérence manquerait encore pour être “précis” face aux besoins réels.
Elle insiste aussi sur la formation des chefs d’entreprise, par exemple sur un sujet très opérationnel : la construction des prix, que tous ne maîtrisent pas.

Structurer la filière : rassembler sans effacer les identités
La FRBTP revendique un travail de fond : rassembler et réunir le secteur, tout en respectant “l’ADN et les identités” de chacun.
À ceux qui décrivent encore la fédération comme élitiste, le message est clair : elle se veut ouverte à toutes les entreprises qui souhaitent s’unir pour faire progresser les métiers.
Deux chantiers illustrent cette volonté de structuration :
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la filière solaire thermique, travaillée avec l’ADEME, en lien avec les réflexions sur la réglementation thermique de Martinique ;
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la création d’une commission élargie des métiers de l’eau, associant bureaux d’études et industriels, afin d’accompagner les évolutions de gouvernance et d’organiser les acteurs économiques autour de ces enjeux.
La fédération souhaite également améliorer les relations avec les maîtres d’œuvre, en constatant que des progrès sont possibles même sans lien contractuel direct.
Revaloriser : RSE, féminisation, retour au pays… et bataille sur les clichés
La FRBTP veut “mettre en valeur” ce que le secteur apporte au territoire, notamment via des démarches RSE souvent invisibles : sponsoring sportif, culturel, soutien à des initiatives locales, parfois malgré des trésoreries tendues.
Elle annonce aussi un combat contre des représentations tenaces : pénibilité réduite à une caricature, accidentologie, métiers “mal rémunérés”. Jean-Yves Bonnaire défend l’idée que le secteur offre des niveaux de rémunération corrects, et insiste sur un point rarement mis en avant : une protection sociale qu’il juge supérieure à celle d’autres secteurs en Martinique.
Sur l’attractivité, deux priorités ressortent :
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féminiser davantage les métiers ouvriers, encore très peu ouverts aux femmes, en allant chercher des Martiniquaises et en s’appuyant sur des cheffes d’entreprise “exemples” ;
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reconnecter les jeunes au BTP, en travaillant aussi avec les familles, souvent “prescripteurs” et parfois négatifs.
La fédération évoque enfin un levier supplémentaire : faciliter le retour au pays de Martiniquais exerçant dans l’Hexagone, en créant des connexions avec les postes disponibles localement.
Anticiper : réhabilitation, site occupé, intelligence artificielle
La feuille de route intègre aussi la nécessité de mieux lire l’activité, via la cellule économique régionale de la construction, appelée à apporter des éléments d’éclairage aux entreprises.
La réhabilitation apparaît comme un marché important, notamment chez les bailleurs, mais avec des contraintes spécifiques : les travaux en site occupé, qui exigent des méthodes adaptées et de nouvelles compétences.
Et pour casser l’image d’un secteur figé, la FRBTP ouvre aussi la porte à la modernité technologique, en évoquant l’apport possible de l’intelligence artificielle dans le BTP.

Communiquer : moderniser… et réussir le Salon des Bâtisseurs
En interne, la fédération veut moderniser ses outils de communication pour être plus visible et plus accessible.
En externe, un rendez-vous est présenté comme central : le Salon des Bâtisseurs, les 27 et 28 mars. L’ambition affichée est de donner envie aux jeunes, de montrer un secteur moderne, et de faire venir les familles, vues comme des prescripteurs déterminants.
Un message aux futurs élus : routes, eau, énergie, logements… “ne pas sous-estimer le travail à accomplir”
Avant de conclure, la FRBTP a partagé des éléments d’un manifeste destiné aux candidats aux élections municipales : adaptation des infrastructures au changement climatique et à la montée des eaux, entretien des réseaux routiers communaux, état préoccupant de certains ouvrages hydrauliques, développement des bornes de recharge, des voies douces, économie de l’eau et amélioration de sa qualité, progression des énergies renouvelables et modernisation du cadre de vie.
Côté bâtiment, la fédération rappelle l’ampleur des besoins, évoquant environ 13 000 demandes de logements sociaux non satisfaites, tout en citant des pistes comme l’hébergement senior, l’accueil de la petite enfance, la rénovation des centres-bourgs, les zones d’activité, l’efficacité énergétique des bâtiments publics et une meilleure maîtrise des politiques foncières.
“Nous ne souffrons pas en silence” : une conclusion sur la responsabilité
Steve Patole a conclu en remerciant les partenaires présents et en rappelant l’état d’esprit : un secteur en difficulté, mais déterminé à se faire entendre “dans la responsabilité”.
Derrière la feuille de route 2026, la FRBTP Martinique affirme une position : le BTP n’est pas un sujet périphérique, mais une infrastructure humaine et économique du territoire, et sa relance, comme sa transformation, ne pourra se faire qu’avec des décisions concrètes, partagées et tenues dans la durée.
Philippe PIED










