Logement social Martinique : 300 millions d’euros de travaux programmés pour relancer le BTP

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    Une mobilisation inédite des bailleurs sociaux face à la crise du secteur

    Face à un secteur du bâtiment au bord de l’asphyxie, le préfet Étienne Desplanques a réuni hier jeudi 12 février 2026, une grande majorité des acteurs de la construction à l’aéroport Aimé-Césaire. Dans les locaux de la SAMAC, bailleurs sociaux, chefs d’entreprise, représentants bancaires et institutionnels ont découvert une annonce qui pourrait changer la donne : 52 opérations de logement social sont prêtes à démarrer, représentant plus de 300 millions d’euros de travaux.

    Cette initiative préfectorale, fruit d’un travail collectif engagé depuis décembre avec la DEAL, la Fédération régionale du BTP, les Bailleurs…vise à transformer ce qui semblait être une fatalité en opportunité.

    Alors que 15 000 Martiniquais attendent un logement social et que le secteur du BTP enchaîne les défaillances d’entreprises, cette conférence marque un tournant : pour la première fois depuis des années, ce n’est plus la demande de logements qui fait défaut, mais la capacité du tissu économique à y répondre.

    Entre diagnostic sans complaisance et propositions concrètes, cette journée d’échanges a dessiné les contours d’une relance possible, à condition que tous les acteurs jouent collectivement le jeu.

    Un secteur du BTP au bord de l’asphyxie

    Les chiffres présentés par l’Insee dressent un tableau sans équivoque. Le nombre d’heures rémunérées dans la construction a baissé de 6,5 % au troisième trimestre 2025 par rapport à l’année précédente. Plus alarmant encore, les déclarations d’ouverture de chantier se sont effondrées : 1 500 en 2024 contre 2 000 en 2023, soit une chute de 25 %. Pour les locaux d’activité, la surface de plancher autorisée a plongé de 163 000 mètres carrés en 2023 à seulement 71 000 mètres carrés en 2024, représentant une baisse spectaculaire de 56,7 %.

    L’emploi salarié dans le BTP reste à un niveau historiquement bas. Depuis la base 100 de 2018, l’indice a connu une dégradation continue à partir de fin 2023, accentuée par les effets cumulés du Covid et de la crise sociale.

    Patrick Croissandeau, directeur de l’IEDOM, a confirmé ce constat morose. L’indicateur du climat des affaires, après un rebond technique au premier semestre 2025, montre un net ralentissement en fin d’année. En termes d’évolution de chiffre d’affaires 2025 versus 2024, le BTP apparaît comme le secteur le plus impacté. Si l’inflation est maîtrisée à 0,1 % sur 2025, l’activité économique corrigée de l’effet prix révèle un recul généralisé.

    Patrick Croissandeau – IEDOM

    Comme l’a souligné Étienne Desplanques, préfet de Martinique, qui a ouvert la conférence :

    « Le BTP représente 6 à 7 % des entreprises martiniquaises, mais 15 à 20 % des défaillances d’entreprises ces dernières années. C’est probablement de tous les secteurs économiques celui qui connaît la situation la plus délicate. »

    Le Préfet de Martinique, Etienne Desplanques

    Une vague de 300 millions d’euros en préparation

    Face à cette situation critique, le préfet a annoncé une nouvelle inattendue : 52 opérations de logement social sont prêtes à démarrer, représentant un volume de travaux de plus de 300 millions d’euros. Ces projets, pour lesquels le bouclage financier est finalisé, le foncier maîtrisé et les autorisations obtenues, concernent 3 036 logements, dont 1 146 en construction neuve et 1 890 en réhabilitation.

    L’État apportera un soutien financier massif de 87 millions d’euros, principalement sous forme de subventions de la ligne budgétaire unique (LBU), de crédits d’impôt et, pour le volet parasismique, du fonds Barnier (8,5 millions d’euros).

    Bernard Planchet de la DEAL, a détaillé la montée en puissance prévue par trimestre : près de 93 millions d’euros de travaux mis en chantier au premier trimestre 2026, 85 millions au deuxième, 65 millions au troisième et 10 millions au quatrième. Cette accélération résulte de la convergence de plusieurs projets longtemps en gestation et d’évolutions fiscales favorables introduites par la loi de finances 2025.

    Les trois grands bailleurs mobilisés

    Ozanam : cap sur la réhabilitation

    Ozanam mise résolument sur la réhabilitation avec 84 millions d’euros de travaux programmés pour 1 000 logements en 2026, auxquels s’ajoutent 64 millions d’euros pour 400 logements neufs. Parmi les opérations phares, la réhabilitation de la Cité de la Marine à Ducos – 552 logements répartis en trois tranches historiques – représente un investissement de 28 millions d’euros. Les travaux, qui démarrent au deuxième trimestre 2026, porteront sur une réhabilitation tous corps d’état et un renforcement parasismique.

    Autres projets emblématiques : ChâteauBœuf (80 logements, 8 millions d’euros) avec création de cages d’ascenseur pour l’accessibilité PMR, et Maniba à Case-Pilote (20 logements, 1,5 million d’euros). Le montant moyen par logement en réhabilitation s’établit à 80 000 euros.

    La SIMAR : équilibre entre neuf et réhabilitation

    La SIMAR programme 77 millions d’euros de travaux neufs (649 logements) et 13 millions d’euros de réhabilitation (296 logements). Une innovation majeure : le développement de résidences autonomie pour personnes âgées, avec deux opérations de 29 logements chacune, à Trinité (Cap Nord) et à Ducos (Sud). Ces établissements offriront activités et accompagnement aux seniors.

    À Fort-de-France, six opérations sont prévues, dont cinq en construction neuve (392 logements) et une en réhabilitation (l’IND, 28 logements). Une autre avec 47 logements sociaux près du cimetière, fera l’objet d’un appel d’offres mi-mars pour un démarrage au deuxième trimestre.

    La SMHLM : démolition-reconstruction et acquisition-amélioration

    Avec une programmation de 211 millions d’euros jusqu’en 2030, la SMHLM prévoit 30 millions d’euros de travaux sur 14 opérations en 2026 (8 dans le centre, 3 au nord, 3 au sud). Le directeur technique, M. Grabin, a insisté sur un enjeu majeur :

    « Le seul aléa sur nos opérations programmées, c’est l’absence d’entreprises. Certains lots ne reçoivent aucune offre ou une seule, ce qui nous empêche d’aller plus loin. »

    Parmi les projets notables : une résidence au Lamentin (deuxième phase), une autre petite résidence de logements avec un défi technique (sous-sol de parking avec parois moulées) ; l’acquisition-amélioration de l’ancienne école maternelle 41, transformée en logements ; et la démolition-reconstruction de Solitude au sud, symbole d’une approche vertueuse de renouvellement urbain.

    L’entretien : 36 millions d’euros supplémentaires

    Cyrille Liroy DEAL Martinique et animateur de la conférence

    Au-delà de la construction et de la réhabilitation lourde, les bailleurs consacrent 36 millions d’euros annuels à l’entretien du parc existant (35 000 à 40 000 logements au total). Ces montants se répartissent entre remplacement de composants (16,8 millions d’euros pour 65 opérations et 5 000 logements), gros entretien (6,5 millions pour 18 opérations et 2 600 logements), travaux de relocation (7 millions), entretien courant (5 millions) et résidentialisation (855 000 euros).

    Cette activité d’entretien, essentielle à la pérennité du patrimoine, concerne tous les corps d’état et représente une source de commande régulière pour les entreprises.

    FRBTP : Douze propositions pour faciliter l’accès aux marchés

    Face aux difficultés du secteur, Jean-Yves Bonnaire, secrétaire générale de la Fédération régionale du BTP de Martinique – FRBTP, a présenté douze propositions élaborées en concertation avec les cinq bailleurs sociaux depuis la réunion de décembre en préfecture.

    1. Marchés à prix ferme et révision des prix : impossible de supprimer les marchés à prix ferme et forfaitaire, mais les bailleurs s’engagent à rendre la quasi-totalité des marchés révisables, sauf pour les opérations de très courte durée. La question d’index de révision locaux (comme à La Réunion ou en Guadeloupe) reste à l’étude, notamment pour intégrer le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) qui impacte fortement le prix du ciment.
    2. Avances à la commande : les bailleurs acceptent d’augmenter les avances, mais exigent qu’elles soient cautionnées. Un fonds de garantie sectoriel, en discussion avec la SMABTP, pourrait aider les plus petites entreprises. Bonnaire a insisté : « Dans le contexte actuel, il y a besoin de renforcer la trésorerie des entreprises. »
    3. Retenue de garantie : suppression envisagée sur certains lots (démolition, dépollution, terrassement) où elle n’a pas de justification. Pour les autres, constitution progressive de la retenue plutôt qu’immédiate, afin de préserver la trésorerie en début de chantier.
    4. Marchés de gré à gré : acceptés sous conditions pour les montants inférieurs à 100 000 euros HT, mais avec consultation de 3 à 4 entreprises minimum pour respecter les règles de la commande publique.
    5. Critères d’attribution : la proposition de donner plus de poids au critère technique n’a pas été retenue. Les bailleurs estiment que pour des ouvrages « simples, techniquement maîtrisés », le prix doit rester prépondérant. À partir du 1er juillet 2026, un critère environnemental deviendra obligatoire.
    6. Délais de paiement : les bailleurs, plutôt performants (délais moyens corrects), s’engagent à mieux encadrer les maîtres d’œuvre pour la validation des situations intermédiaires.
    7. Lutte contre les offres anormalement basses : renforcement des contrôles, avec une demande de pouvoir exiger des sous-détails de prix, pour éviter défaillances d’entreprises, malfaçons et dégradation de l’image du secteur.
    8. Régularité sociale et fiscale : le secteur est très endetté auprès de la CGSS. Un amendement au PLFSS 2026 proposait de porter les plans d’apurement de 36 à 60 mois, mais il a été rejeté. Une charte avec l’Ordre des experts-comptables pourrait consolider les propositions de plans.
    9. Visibilité sur les marchés : les bailleurs multiplient les initiatives (fiches opérations accessibles par QR code, publications anticipées), mais la FRBTP souhaite aller plus loin avec des prévisions par corps d’état pour anticiper les besoins de formation et de structuration.
    10. Groupements d’entreprises : pas d’opposition des bailleurs, au contraire. Reste à travailler la question de la responsabilité conjointe et de la désignation du mandataire.
    11. Macro-lots : acceptés en dérogation à l’allotissement, notamment en réhabilitation pour regrouper les corps d’état intérieurs et simplifier la coordination en site occupé. Des expérimentations sont prévues.
    12. Qualité des dossiers d’appel d’offres : Mr Bonnaire a interpellé les maîtres d’œuvre présents sur la nécessité de « postes de prix précis, sans ensembles ou forfaits vagues », condition essentielle pour que les prix tiennent.

    En conclusion, Jean-Yves Bonnaire a salué :

    « une vraie volonté de dialoguer et d’avancer. Nous sommes prêts à nous engager, notamment sur la formation, parce que cette perspective nous permet de planifier la ressource humaine. On s’inscrit dans une relation partenariale : chacun a un rôle, le nôtre c’est de produire du logement de qualité à des coûts abordables. »

    Les défis structurels demeurent

    Malgré cet élan, des obstacles persistent. Le préfet a appelé à « retrouver la confiance dans le logement social », parfois considéré comme non prioritaire par certaines entreprises. Il a sollicité la mobilisation des grands groupes et l’anticipation des petites entreprises confrontées à des difficultés d’embauche et de trésorerie.

    La volatilité des prix des matériaux, aggravée par le MACF qui renchérit le ciment, reste une épée de Damoclès. Les banques ont également été appelées à soutenir davantage le secteur. Enfin, la problématique des dettes URSSAF, qui bloquent l’accès de nombreuses entreprises à la commande publique, nécessite une solution urgente.

    Du côté de l’emploi, la dégradation reste préoccupante. Le surendettement des ménages a bondi de 26 % en 2025, reflet d’une économie duale où certains épargnent tandis que d’autres sombrent.

    Une décennie de soutien constant au logement social

    Bernard Planchet (DEAL)  a rappelé l’effort déjà consenti sur la décennie écoulée (2015-2025) : plus de 7 200 logements financés et agréés en construction neuve, dont 5 677 livrés, représentant 161 millions d’euros d’autorisations d’engagement et 112 millions de crédits de paiement, soit une moyenne de 10 millions d’euros versés annuellement aux bailleurs. En réhabilitation, 34 millions d’euros d’engagement et près de 20 millions de crédits de paiement ont été mobilisés.

    Au total, sur onze ans, près de 200 millions d’euros de crédits versés ont soutenu l’activité du BTP martiniquais via le logement social. À cela s’ajoutent d’autres dispositifs (fonds régional d’aménagement foncier et urbain, fonds friches, fonds vert pour la transition écologique) qui doivent être davantage mobilisés pour optimiser l’équilibre des opérations.

    « Il y a du travail » : un message d’espoir

    En clôture, le préfet a lancé un appel à la mobilisation collective :

    « La Martinique connaît un moment particulier où les discours déclinistes sont fréquents. Il y a des raisons d’être inquiets, mais il y a aussi des perspectives. La production de logement social en est une vraie. Il faut qu’on sache tous s’en saisir. »

    Les 52 fiches-projets, accessibles via QR code distribué aux participants et présent ci-dessous, offrent aux entreprises une vision concrète et immédiate des opportunités. Reste à transformer ces perspectives en chantiers effectifs, dans un contexte où l’absence de réponses aux appels d’offres constitue désormais le principal risque d’échec.

    Au-delà des engagements pris de part et d’autre, c’est désormais la capacité du secteur à absorber cette vague de travaux qui sera testée. Avec 340 millions d’euros de travaux potentiels (construction, réhabilitation, entretien), dont une concentration de 178 millions d’euros au premier semestre 2026 qui impose aux entreprises, grandes comme petites, d’anticiper, de se structurer et parfois de s’associer en groupements pour répondre aux appels d’offres, la balle est dans le camp des entreprises.

    Entre urgence sociale – 15 000 Martiniquais en attente d’un logement – et impératif économique – sauver un secteur qui représente un emploi sur sept en Martinique, cette mobilisation collective dessine une fenêtre d’opportunité rare. Charge aux acteurs de la saisir avant qu’elle ne se referme.

    Philippe PIED

      

     

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