GUYANE. Urbanisation spontanée et économie informelle, un défi territorial

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En Guyane, l’économie informelle ne constitue pas un phénomène marginal. Elle structure une part importante de l’activité économique et influence directement l’organisation du territoire. Une étude publiée en mars 2026 par l’IEDOM met en évidence l’ampleur de cette économie non observée et ses liens étroits avec les dynamiques d’urbanisation, l’accès à l’emploi et les conditions d’aménagement du territoire. Le document souligne notamment que l’urbanisation spontanée et les constructions sans autorisation participent à l’émergence d’écosystèmes économiques informels qui échappent en partie aux circuits administratifs et fiscaux. 

Une économie informelle très présente sur le territoire guyanais

L’étude confirme l’importance de l’économie non observée dans le département. Selon l’enquête menée par l’IEDOM auprès des ménages en 2025, 40,8 % des travailleurs ayant eu une activité au cours des deux dernières années déclarent avoir exercé au moins une fois un emploi informel.

Autrement dit, plus de quatre travailleurs sur dix ont déjà participé à une activité non déclarée sur la période récente.

Le phénomène concerne l’ensemble des classes d’âge, avec une légère surreprésentation des actifs âgés de 26 à 55 ans. Les femmes apparaissent particulièrement exposées : 46,2 % d’entre elles ont déjà occupé un emploi informel, soit plus de dix points de plus que les hommes.

Les personnes étrangères sont également plus susceptibles de se tourner vers ce type d’activité, en raison notamment des difficultés d’accès au marché du travail formel.

Plusieurs facteurs expliquent ce recours fréquent à l’informalité. La pauvreté figure parmi les motivations principales : 82,4 % des répondants indiquent avoir accepté un emploi non déclaré pour augmenter leurs revenus.

Dans de nombreux cas, ces activités représentent même une part significative des ressources des ménages. Pour près de deux tiers des travailleurs concernés, l’activité informelle génère au moins la moitié des revenus perçus.

L’étude souligne également les difficultés d’accès à l’emploi déclaré. Le taux de chômage et le halo autour du chômage concernent 35 % de la population en âge de travailler en Guyane, contre 11 % dans l’Hexagone.

Par ailleurs, 51 % de la population active ne possède aucun diplôme, un facteur qui limite fortement l’accès aux emplois formels.

Urbanisation spontanée : un phénomène structurel dans plusieurs communes

L’économie informelle ne se limite pas aux activités professionnelles non déclarées. Elle se manifeste également dans l’organisation de l’espace urbain, notamment à travers l’urbanisation spontanée.

Dans de nombreuses zones du territoire, des constructions sont édifiées sans autorisation d’urbanisme, contribuant à la formation de quartiers informels.

Selon l’Agence d’urbanisme et de développement de Guyane (AUDeG), le bâti informel représente en moyenne un tiers des constructions dans plusieurs communes étudiées de l’agglomération cayennaise.

Dans certaines communes, ce phénomène atteint des proportions particulièrement importantes. À Macouria, le bâti informel représente 47 % du parc de constructions, tandis qu’il atteint 43 % à Matoury.

Ces constructions se développent aussi bien dans les zones urbaines que dans les espaces périurbains ou ruraux. Leur progression s’explique notamment par la croissance démographique, la difficulté d’accès au logement formel et la complexité des procédures administratives.

Dans plusieurs communes, l’habitat spontané progresse chaque année, modifiant progressivement la structure urbaine et les besoins en équipements publics.

Un défi majeur pour l’aménagement et les collectivités

L’urbanisation spontanée constitue un défi majeur pour les collectivités territoriales et les acteurs de l’aménagement. Elle entraîne d’abord des difficultés de planification urbaine, car ces constructions échappent souvent aux documents d’urbanisme et aux procédures de contrôle.

Certaines habitations se situent également dans des zones exposées à des risques naturels ou dans des secteurs où la construction est normalement interdite. Dans l’agglomération du centre littoral, 11 % du bâti informel se trouve dans des zones à risques, tandis que 24,3 % est situé dans des secteurs d’habitat potentiellement indigne.

Le phénomène exerce par ailleurs une pression importante sur les finances publiques locales. Les collectivités doivent souvent intervenir pour viabiliser ces quartiers – réseaux d’eau, d’électricité ou d’assainissement – sans avoir bénéficié des taxes associées à la construction formelle. Cette situation limite leur capacité d’investissement dans d’autres projets d’aménagement.

L’impact concerne également le foncier et les espaces agricoles. L’étude estime que 30 % du bâti informel se situe sur des zones agricoles, ce qui contribue au morcellement et à la perte progressive de terres productives.

Des réalités territoriales qui favorisent l’informalité

Plusieurs caractéristiques propres à la Guyane contribuent à l’ampleur de ces phénomènes. Le territoire est à la fois très vaste et faiblement peuplé. En 2022, la densité de population atteignait 3,6 habitants par km², contre 121 habitants par km² dans l’Hexagone.

L’activité économique et les infrastructures se concentrent largement autour de l’île de Cayenne, qui regroupe 46 % de la population en âge de travailler, 57 % des emplois et 55 % des agences bancaires, tout en ne représentant que 2 % de la superficie du territoire.

Cette concentration renforce les inégalités territoriales. Dans certaines zones, notamment dans l’ouest guyanais, l’accès à l’emploi, à la formation et aux services publics reste limité.

L’enclavement joue également un rôle déterminant : seulement 15 des 22 communes du territoire sont desservies par le réseau routier. Dans plusieurs régions, les déplacements s’effectuent encore principalement en pirogue le long des fleuves Maroni ou Oyapock.

Ces contraintes territoriales favorisent l’émergence d’activités informelles et de circuits économiques parallèles, notamment dans les zones les plus isolées.

Structurer l’économie et accompagner la formalisation des activités

Face à ces défis, l’étude souligne la nécessité d’une approche globale visant à accompagner la formalisation des activités économiques et à renforcer la structuration du tissu productif.

Plusieurs leviers sont évoqués. L’accompagnement des entrepreneurs constitue l’un d’eux. Des dispositifs portés par des structures comme Guyane Développement Innovation permettent d’aider les porteurs de projets dans la création et la gestion d’entreprises formelles.

Le microcrédit représente également un outil important pour soutenir l’entrepreneuriat dans les territoires où l’accès au financement bancaire reste limité. En Guyane, 981 projets ont été financés par l’Adie en 2023 pour un montant total de 4,9 millions d’euros.

Parallèlement, l’étude insiste sur la nécessité d’améliorer l’accès aux infrastructures et aux services publics dans les zones isolées. Le désenclavement du territoire, le développement des équipements publics et une planification urbaine plus rigoureuse apparaissent comme des conditions essentielles pour réduire le poids de l’économie informelle.


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