La présentation de la feuille de route 2026 de la FRBTP Martinique, hier soir à l’hôtel Valmenière, n’a pas été qu’un exercice interne. Autour de Steve Patole, président de la fédération, et de Jean-Yves Bonnaire, secrétaire général, plusieurs personnalités ont pris la parole pour dire, chacune à leur manière, l’urgence de redonner de la visibilité au secteur, de relancer la commande publique et d’engager le virage de la réhabilitation, de l’eau et de l’adaptation climatique. CPME, CTM, MEDEF, IMFPA, Sénatrice, Préfet… : la soirée a dessiné une forme de front commun, au moins sur le diagnostic.
Et un message central : le BTP reste un pilier du territoire, quand il va mal, “tout va mal”, mais quand il repart, il entraîne bien au-delà de ses chantiers.
Jean-Yves Bonnaire :
“on a besoin de cohérence et de programmation”
En ouverture de cette séquence de prises de parole, Jean-Yves Bonnaire a recentré le débat sur une demande très concrète : la visibilité. Pour “aller de l’avant” et porter un véritable projet de filière, le secrétaire général insiste sur la nécessité de pouvoir programmer les besoins, notamment en matière de formation.
C’est là qu’il cite un outil qu’il juge décisif : l’IMFPA. Son efficacité, selon lui, dépend d’une logique de planification : si l’on ne sait pas où va l’activité, si l’on n’arrive pas à exprimer et organiser les besoins en compétences, on continue à empiler des dispositifs sans les rendre pleinement utiles. Le mot qu’il emploie est clair : cohérence. Et l’idée sous-jacente, tout aussi claire : le secteur ne peut plus se contenter de “s’asseoir” autour de constats partagés ; il faut une programmation lisible et des décisions opérationnelles.
Céline Rose (CPME) :
“vos sujets sont essentiels pour la Martinique”

La CPME, par la voix de Céline Rose, a affiché un soutien net. Dans un message adressé directement aux entreprises du BTP, elle rappelle que l’organisation patronale se veut relais de leurs préoccupations et “toujours à côté” du secteur.
Son intervention relie le BTP aux grandes questions de la vie quotidienne : routes, réseaux d’eau, immobilier, mais aussi coûts, formation, innovation, environnement. La CPME insiste sur un point sensible : la nécessité d’apporter des réponses “à des prix abordables” pour la population, dans un contexte où la vie chère pèse sur tout.
Le ton se veut mobilisateur, presque collectif : ces sujets doivent être “affrontés ensemble”. Et la CPME promet d’être présente “le plus activement possible” dans les interventions à mener pour que le BTP “se porte bien” au service du territoire.
Catherine Conconne :
“le BTP sera le thermomètre de la mutation”

Arrivée en retard à cause des conditions météo et d’un déplacement à Saint-Pierre, la sénatrice Catherine Conconne a livré une prise de parole dense, presque structurante, qui dépasse le simple vœu de circonstance.
Elle commence par souhaiter santé et courage, en rappelant que les temps sont “compliqués, complexes, difficiles”, et qu’il faudra de la résilience et de l’audace. Puis elle déroule une thèse : le BTP, selon elle, sera le thermomètre de la mutation que la Martinique est en train de vivre.
La fin d’un cycle “tout infrastructure”
Dans sa lecture, la Martinique sort d’une époque où “tout était à faire” : écoles, lycées, eau, électricité, infrastructures routières, TCSP, logements sociaux… Elle évoque un cycle d’environ 60 à 70 ans où l’essentiel des grands équipements a été construit. À ses yeux, cela change mécaniquement la nature de l’activité : moins de grands chantiers “du siècle”, davantage de réhabilitation, de remise aux normes, d’entretien lourd.
Réhabiliter : “32 000 logements vacants”
Elle cite un chiffre marquant : 32 000 logements vacants en Martinique, présentés comme un chantier majeur, mais complexe, notamment à cause de la question de la propriété. La sénatrice affirme travailler sur une proposition de loi visant à franchir certains obstacles pour traiter ces biens qui, selon ses mots, abîment les bourgs et pèsent sur la vie locale.
Embouteillages, hôpital, intersections : “il reste des choses à faire”
Sans nier que “l’essentiel est fait”, elle pointe des besoins encore lourds : l’hôpital (Trinité et rénovation du CHU), et surtout la question des embouteillages, avec des points noirs qu’elle égrène comme autant de scènes familières aux Martiniquais. Il reste des aménagements, mais on ne sera plus, dit-elle, dans le même cycle qu’avant.
Le chantier des ressources humaines
Elle insiste aussi sur un sujet qui traverse tout le secteur : la main-d’œuvre. Des métiers “durs”, “pas sexy”, qui n’attirent pas suffisamment les jeunes. Et pourtant, dit-elle, il y a “énormément de choses à faire”. Son message final prend une dimension politique : ne pas rater le virage, éviter que “le véhicule termine dans un fossé”, refuser les postures idéologiques et privilégier la solidarité.
Charles Chammas, Conseiller Territorial représentant le PCE Serge Letchimy, et président de l’IMFPA :
“vous êtes des combattants… vos réalisations demeurent”

Le président de l’IMFPA, M. Chamas, s’est inscrit dans cette même logique, en rappelant le rôle du BTP comme secteur producteur de richesses “réelles”, celles qui restent. Il insiste sur une idée : le BTP ne se contente pas de circuler la valeur, il produit et ses réalisations “demeurent pendant des décennies”.
Il dresse un tableau plus économique : après le Covid, l’activité s’est dégradée ; il évoque une baisse d’environ 24% des ouvertures de chantiers par rapport aux années précédant la crise. L’emploi recule, tout en laissant subsister des tensions parce que les besoins, eux, existent.
Sur le rôle de l’IMFPA, il se positionne comme “acteur de référence” de la formation professionnelle BTP. Il décrit un spectre large (gros œuvre, second œuvre, travaux publics, maintenance, rénovation, performance énergétique, transition numérique) et affirme une ambition : former des métiers “concrets, utiles et immédiatement employables”, avec une proximité renforcée avec les entreprises.
Surtout, il répond directement à l’appel de la FRBTP : il se dit disponible pour travailler en mode “efficace” avec la fédération, mobiliser ses équipes et ajuster l’offre aux besoins. Il ouvre aussi une perspective : la fin de “l’emploi à vie” et la nécessité de donner aux actifs des outils pour se réinventer, s’adapter, se requalifier.
Catherine Rodap (MEDEF) :
“la commande publique doit être honorée”

Pour le MEDEF Martinique, Catherine Rodap a rappelé une conviction : il n’y a pas de développement du territoire sans une activité saine du BTP. Le secteur a été “impacté depuis trop longtemps” et, dit-elle, le rendez-vous de la relance de la commande publique “ne peut plus tarder”.
Son intervention met en avant la ténacité des entreprises : des hommes et des femmes qui continuent à croire, à garder leur activité “à fleur d’eau”, à se réinventer malgré l’usure. Elle reprend aussi un point soulevé plus tôt : la résilience ne peut pas être un simple mot — il faut des “actes très précis”.
La présidente du MEDEF insiste sur la formation comme transmission vers la jeunesse et sur la nécessité de reconnaître ces métiers exigeants comme une valeur ajoutée. Elle conclut en soulignant que le BTP est créateur de richesse et que son sort est “l’affaire de tous”, pas seulement celle de la FRBTP.
Étienne Desplanques, préfet :
“résister, s’adapter, rebondir… et remettre des projets en chantier”

Le préfet Étienne Desplanques a salué le slogan de la FRBTP : “résister, s’adapter, rebondir”, en le jugeant particulièrement juste dans un contexte d’instabilité internationale, nationale et locale. Il reconnaît les inquiétudes liées au manque de visibilité, et note qu’une année municipale est souvent “particulière” pour le BTP, avec un risque de ralentissement. Mais il estime aussi que le calendrier des municipales, en début d’année, peut permettre de retrouver une visibilité plus rapidement.
Surtout, il annonce trois priorités d’action.
1) Logement social : réduire l’écart entre financement et sorties de chantier
L’État, dit-il, a un rôle “tout particulier” sur le logement social. Le secteur a l’avantage d’être financé de manière relativement stable, mais un décalage persiste entre ce qui est financé et ce qui sort réellement. Il annonce donc une mobilisation prochaine de l’ensemble de la filière, avec les bailleurs sociaux, pour “booster” la dynamique, en identifiant finement ce qui bloque – côté donneurs d’ordre comme côté entreprises (lots sans acquéreur, chantiers bloqués).
2) Parasismique : une “file d’attente” de projets prêts à sortir
Sur la construction parasismique, le préfet conteste l’idée qu’il n’y aurait “pas de projets”. Selon lui, les communes ont déjà travaillé, des études existent, et la file d’attente est “très intéressante”. Il parle d’un horizon de deux ans où de beaux projets peuvent sortir vite, d’autant que le financement est jugé solide (fonds européens, fonds Barnier).
Son message est politique et pratique : dès la fin des municipales, il faudra que les nouveaux maires mettent ces projets dans leurs toutes premières priorités.
3) Eau et assainissement : “on ne peut pas attendre”
Enfin, il place 2026 sous le signe d’un chantier incontournable : eau et assainissement. Il évoque l’évolution de la gouvernance en Martinique, et alerte : il faut éviter de reproduire la situation d’une île voisine. Il rappelle aussi la question des normes européennes, la pollution liée aux stations non conformes et à l’assainissement non collectif, avec des impacts sur biodiversité, tourisme, santé.
Le préfet parle clairement de courage : paiement des factures, capacité d’investissement, maîtrise de certaines masses salariales… et annonce qu’il mettra le sujet sur la table après les municipales, avec les intercommunalités concernées.
Il conclut en rappelant l’enjeu central : “quand le BTP va mal, tout va mal”. Et que si le secteur atteint un seuil critique, il ne peut plus “faire rebondir” le territoire. D’où l’urgence de passer le cap.
Un fil rouge : retrouver de la visibilité, passer du constat à l’action
Au fil des interventions, un même fil apparaît : la Martinique entre dans une phase où les grands projets existent encore, mais où la dynamique dépendra de la capacité collective à programmer, débloquer, former, réhabiliter, et investir, notamment dans le logement social, le parasismique, l’eau et l’assainissement.
Cette rencontre a surtout donné une photographie « politique » du moment : un secteur qui assume ses difficultés, mais qui refuse l’immobilisme, et des responsables publics et économiques qui, au moins sur cette scène-là, reconnaissent que la relance du BTP n’est pas un dossier parmi d’autres, mais une condition de la solidité du territoire.
Philippe PIED









