RETOUR AU PAYS. Bryan Guiout : « Je suis parti me former mais j’ai toujours su que je reviendrai »

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Bryan Guiout

Quand les compétences reviennent au service de la Martinique.

La Martinique connaît une baisse de sa population depuis plusieurs années. En raison de leurs études ou de leur carrière, nombre de jeunes quittent le territoire et ne reviennent jamais. Pourtant, certains font le choix du retour. Bryan Guiout, 33 ans, ingénieur dans le BTP, a pris la décision de rentrer en Martinique après 17 ans passés entre l’hexagone, la Réunion et Mayotte. Il travaille aujourd’hui chez SOGEA Martinique, filiale du groupe Vinci Construction. Son parcours démontre qu’il est possible de partir, d’acquérir une solide expérience puis de revenir mettre ses compétences au service de son île natale. Une trajectoire inspirante qui devrait encourager d’autres jeunes Ultramarins à suivre le même chemin.

Bryan, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Bryan Guiout, j’ai 33 ans, je suis né en Martinique dans les années 90. J’ai grandi à Saint-Joseph, commune qui était à l’époque encore très rurale. J’ai obtenu mon bac scientifique au lycée Schœlcher en 2009. Aujourd’hui, je suis conducteur de travaux principal chez SOGEA Martinique, dans le service bâtiment.

Quand est né ton intérêt pour le BTP ?

Il est venu assez tôt, j’ai toujours eu une curiosité pour les chantiers et les engins de travaux. J’ai réalisé mon stage d’observation de troisième chez André Leti qui était géomètre-topographe. Le travail partagé entre le bureau d’études et les chantiers m’avait beaucoup plu. Cette première expérience m’a fait découvrir le monde de la construction.

Radier ravine Baptiste St Paul La Réunion

Comment s’est passé le choix des études ?

 » En sortant directement de l’école, on pense avoir des connaissances… mais en réalité, on ne sait pas grand-chose… »

En terminal, mon projet professionnel n’était pas encore arrêté, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. J’hésitais entre deux domaines : le bâtiment et le métier de pilote de ligne. La crise de 2008 avait fragilisé le secteur de l’aérien tandis que de beaux projets prenaient forme en Martinique (comme la centrale de Bellefontaine), c’est donc naturellement que mon choix s’est porté sur le BTP.

Comment s’est déroulé ton choix d’école ?

En même temps que je préparais mon bac, j’ai passé mes concours. J’ai été admis dans deux écoles d’ingénieurs et mes parents m’ont encouragé à choisir l’ESITC de Caen, aujourd’hui Builders For Society. L’école proposait un cursus de 5 ans menant au diplôme d’ingénieur, avec plusieurs spécialisations possibles : l’ingénierie bureau d’études, l’ingénierie travaux ou l’entrepreneuriat. C’est cette dernière voie que j’ai choisie.

Qu’est-ce que cela t’a apporté ?

En dernière année d’études, j’ai suivi un double cursus entre l’école d’ingénieurs et l’IAE de Caen, une école de commerce. En parallèle de mon diplôme d’ingénieur, j’ai obtenu un master en administration des entreprises. Cette formation m’a permis de développer une vision transversale du métier, à la fois technique, mais aussi commerciale et économique.

Avais-tu déjà l’idée de revenir en Martinique à ce moment-là ?

«  Je me suis rendu compte que j’avais passé 17 ans loin de la Martinique, autant d’années que celles où j’y avais grandi. Je me suis dit qu’il était temps de renverser le sablier. « 

Oui, absolument.  A vrai dire, je ne suis jamais parti en pensant que ce serait définitif. Dès le départ, mon objectif était clair : partir pour me former, apprendre un maximum de choses, faire mes premières armes puis revenir pour mettre mes compétences au service de la Martinique. Quand on est jeune, on croit que tout s’apprend pendant ses études. Mais une fois sur le terrain, quand tu commences à travailler, tu te rends vite compte que ce n’est pas le cas. En sortant directement de l’école, on pense avoir des connaissances… mais en réalité, on ne sait pas grand-chose …. C’est pour ça que j’avais initialement prévu de rentrer au bout de 3 ans après l’obtention de mon diplôme. Finalement il m’aura fallu attendre 10 ans avant de passer le cap.

Chantier de la Canalisation du pont du diable Réunion

Qu’est-ce qui t’a retenu si longtemps ?

Ce n’est pas que j’ai été retenu, c’est que j’ai continué à apprendre. Chaque projet m’apportait quelque chose de nouveau, de nouvelles compétences, de nouvelles responsabilités. Je me disais qu’il fallait que je sois vraiment prêt avant de rentrer, que j’aie vraiment quelque chose à apporter à la Martinique.

Parle-nous de ton premier emploi.

J’ai été embauché chez Botte Fondations, une filiale de Vinci Construction spécialisée dans les fondations spéciales, pour faire de Grands Travaux. Mon premier grand chantier a été la rénovation de la prison de la Santé à Paris. C’était un projet particulièrement complexe puisqu’une partie de la prison restait en activité pendant que l’autre était en chantier. J’y ai travaillé près de deux ans comme ingénieur travaux, en assurant la coordination entre mes équipes et plusieurs ateliers de forage. C’était très exigeant mais extrêmement formateur.

Et après ce premier chantier ?

J’ai continué les travaux spéciaux chez Botte Fondations sur le prolongement de la ligne 4 du métro parisien. Notre principal défi était lié au comblement des anciennes carrières souterraines, étape nécessaire avant de pouvoir creuser le tunnel. Nous avons d’abord réalisé un « mini »-tunnel permettant de descendre les foreuses afin de consolider le sol. Ce n’est qu’ensuite que le tunnel définitif a pu être creusé. Je suis resté 18 mois sur le chantier, période pendant laquelle j’ai évolué vers un poste d’ingénieur travaux principal, avec la responsabilité de plusieurs équipes et une cadence de production particulièrement  soutenue.

C’est là qu’arrive Grand Paris ?

Exactement. Après la ligne 4, j’ai été affecté sur plusieurs chantiers du Grand Paris et notamment sur les lignes 15 et 14. La ligne 14, devait absolument être prête pour les Jeux Olympiques de 2024. J’étais responsable de production sur les comblements de carrières. On travaillait sur plusieurs zones en parallèle, avec des délais très serrés. J’y ai beaucoup appris sur la gestion de chantiers en zone fortement urbanisée, la coordination des métiers, la relation avec les riverains et l’organisation complète d’un chantier. J’ai ensuite eu l’opportunité de partir sur un chantier à La Réunion.

Quel était ce projet à La Réunion ?

Le nouveau pont de la rivière Saint-Denis, un ouvrage majeur lié à la future route du littoral. Je suis arrivé sur l’île juste avant le Covid et suis resté environ neuf mois. Là encore, je me suis occupé des fondations et j’ai contribué au génie civil ainsi qu’à la gestion des contraintes liées au travail en rivière. C’était une expérience très complète.

Et après La Réunion ?

Botte Fondations m’a proposé le chantier de la voie Matisse à Nice. L’objectif était de désengorger la circulation en construisant une tranchée couverte de 800m par la réalisation de 300 panneaux de paroi moulée. Je suis donc rentré en France en 2021 et suis restée un peu moins de 2 ans sur ce beau projet.

Travaux héliporté sur l’ile de la Réunion

Puis Mayotte ?

Oui, après une première expérience à la Réunion, on m’a donné la possibilité de repartir dans l’Océan Indien, à Mayotte, sur le projet Caribus : une voie de bus destinée à désengorger Mamoudzou. Ce projet s’inscrivait dans la continuité de ce que j’avais vu à Nice avec la particularité de devoir réaliser plusieurs fondations profondes. En fait, le vrai défi résidait dans l’absence d’expérience locale récente sur ce type spécifique de fondations. Nous avons apporté notre expertise en collaborant étroitement avec les équipes mahoraises pour les accompagner et les former, tout en adaptant les bétons aux matériaux disponibles sur l’île ; le tout en respectant les délais ! Le chantier a été un vrai succès et a ouvert la voie à de nouveaux marchés pour l’entreprise.

Quelle a été l’étape suivante ?

« On voyait (…) que la Martinique connaissait un recul démographique. Nous avons ressenti le besoin de rentrer et de nous investir pour notre île. Comment encourager les gens à revenir si nous-mêmes ne franchissons pas le pas ?. »

SBTPC SOGEA Réunion, également filiale de Vinci Construction, m’a proposé un poste responsable de secteur travaux spéciaux. J’ai découvert une nouvelle spécialité que sont les travaux sur corde en complément des travaux de fondations que je pratiquais chez Botte. L’Ile de la Réunion, du fait de son relief, a un fort besoin de travaux de sécurisation de falaise. Après quelques mois, j’ai eu l’opportunité de récupérer la responsabilité du service ouvrage d’arts. J’ai pu participer à la réalisation d’ouvrages cadres de réhabilitation de radiers, de PIPO ou encore à la réhabilitation de ponts métalliques de type Bailey. Après 3 ans d’expérience riche, je me suis rendu compte que j’avais passé 17 ans loin de la Martinique, autant d’années que celles où j’y avais grandi. Je me suis dit qu’il était temps de renverser le sablier. En même temps, on voyait avec ma femme (également martiniquaise), que la Martinique connaissait un recul démographique ; l’un des rares départements dans ce cas. Nous avons ressenti le besoin de rentrer et de nous investir pour notre île. Comment encourager les gens à revenir si nous-mêmes ne franchissons pas le pas ?

Comment s’est passé ton retour concrètement ?

J’étais déjà chez Vinci Construction Outre-Mer. J’ai manifesté mon souhait de rentrer en Martinique auprès de l’entreprise. Ils ont compris ma démarche et ont su m’accompagner. C’est une chose qu’ils valorisent : s’ils ont des ultramarins qui souhaitent rentrer chez eux, ils vont les aider.

Chantier Voie Mathis

Comment ça s’est organisé ?

J’ai passé des entretiens avec plusieurs entreprises du groupe en Martinique, notamment Caraïb Moter et SOGEA, qui proposaient des postes différents. J’ai pu me positionner en fonction de mes aspirations, de ce que l’entreprise avait à m’offrir et de ce que, moi, je pouvais leur apporter. C’est un choix tripartite : un collaborateur avec des savoir-faire, des besoins qui varient selon les entreprises et l’intérêt général du groupe.

Et tu as choisi SOGEA ?

Oui. Je suis arrivé fin 2025 en tant que conducteur de travaux principal chez SOGEA Martinique, au service bâtiment, sous la direction d’Emmanuel Parc. Je collabore aujourd’hui avec le directeur d’exploitation bâtiment, Tawfik Elzerk.

Après ces deux mois, comment perçois-tu ton retour ?

Je suis très content d’être rentré et de l’opportunité qui m’a été offerte. Le groupe a mis en place toutes les moyens pour faciliter mon retour : un poste m’attendait, avec toutes les conditions nécessaires pour bien travailler. Toutefois, il faut aussi tenir compte de la réalité économique, la Martinique traverse actuellement une contraction de marché ce qui impacte globalement la profession.

Ça ne te décourage pas ?

Non, pas du tout. L’entreprise m’a donné une vision sur les chantiers qui vont sortir pour 2026. Ils m’ont permis de rentrer au cours du dernier trimestre 2025 pour que je puisse prendre mes marques et être prêt pour bien commencer la nouvelle année avec de jolis projets. On me permet aussi de développer mes qualités d’entrepreneur : j’aime innover pour répondre aux besoins locaux, il faut aujourd’hui être agile pour surmonter les difficultés.

Si tu devais résumer ton évolution professionnelle ?

J’ai commencé conducteur de travaux ensuite je suis passé conducteur de travaux principal puis responsable de secteur. À chaque nouveau titre sont arrivées de nouvelles tâches, de nouvelles compétences et de nouvelles responsabilités J’ai développé ma fibre commerciale à Mayotte puis encore plus à la Réunion. J’ai appris à faire des études de prix, à comprendre le coût de construction d’un ouvrage, le prix du marché et comment le vendre. J’ai appris à répondre aux appels d’offres, à être présent en amont et en exécution, à rassurer le client sur ce qu’on va lui réaliser.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier ?

Le fait de travailler sur des projets concrets qui servent à quelque chose. Quand tu réalises un pont, un tunnel, une route, ce sont des ouvrages que les gens vont utiliser pendant des décennies. Tu laisses une trace. Et puis il y a l’aspect humain : gérer des équipes, travailler avec des clients, avec les riverains. Il faut être à l’écoute, savoir s’adapter, trouver des solutions. Ce n’est jamais la même chose d’un jour à l’autre ou d’un projet à l’autre.

Quel conseil donnerais-tu à un jeune Martiniquais qui hésite à partir ?

Si on en a la possibilité et l’envie, je pense qu’il est important de partir. Pas forcément en France. Ça peut être en Guyane, en Guadeloupe ou ailleurs. L’important, c’est de se déraciner un peu, de s’ouvrir à autre chose. Un Martiniquais qui part en Guyane, c’est déjà un Martiniquais qui a vu autre chose. Il faut ouvrir son esprit. Mais il faut aussi avoir, presque comme un engagement, l’idée de revenir. Partir se former, c’est bien, mais c’est dans l’optique de revenir mettre ses compétences au service de la société martiniquaise.

Pourquoi c’est si important de revenir ?

Parce que la Martinique perd des habitants et c’est un sujet important. On fait parti des rares départements français où la population diminue. Malheureusement, ce sont souvent les jeunes, la force vive du pays, qui partent et ne reviennent pas. Si tous ceux qui partent se former restent ailleurs, qui va faire avancer l’île ? On a besoin de gens qui ont appris des choses ailleurs et qui veulent les appliquer ici, qui veulent investir leur énergie et leur savoir-faire pour leur territoire. C’est un engagement citoyen.

Est-ce que les entreprises ont un rôle à jouer ?

Absolument. Les entreprises implantées sur plusieurs territoires comme SOGEA et le groupe Vinci ont un rôle majeur à jouer. Il faut qu’elles continuent à offrir des opportunités comme elles l’ont fait avec moi. Il faut que les jeunes sachent qu’il y a une place pour eux ici s’ils veulent revenir. Le groupe Vinci favorise vraiment les mobilités intelligentes. Quand tu es originaire d’un territoire et que tu veux y retourner, c’est un message qui est entendu et qui est poussé. Ça a du sens pour eux que les Martiniquais reviennent revitaliser leur territoire. C’est gagnant-gagnant : l’entreprise récupère quelqu’un qui a de l’expérience et qui connaît le territoire et le territoire récupère des compétences.

Qu’est-ce qui pourrait encourager plus de retours ?

Il faut qu’il y ait des projets, de l’investissement public et privé, pour créer de l’activité et du travail. Il faut que les jeunes voient qu’il y a des perspectives en Martinique, pas seulement dans le BTP mais dans tous les autres secteurs. Il faut aussi peut-être mieux communiquer sur les « success stories », sur les gens qui sont rentrés et qui s’épanouissent ici. Montrer que c’est possible, que ça vaut le coup. Il faut créer une dynamique positive.

Tu as des regrets sur ces 17 ans passés loin de la Martinique ?

Aucun regret. Ces 17 ans m’ont permis de beaucoup apprendre, de travailler sur des projets d’exception, de développer des compétences que je n’aurais jamais pu développer en restant ici. J’ai travaillé sur la prison de la Santé, sur le métro parisien, sur des ouvrages à la Réunion, à Nice, à Mayotte. J’ai géré des équipes, des budgets, des projets complexes. Tout ça, c’est un bagage que je ramène maintenant en Martinique. Sans ces 17 ans, je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui professionnellement.

Et maintenant, quels sont tes objectifs ?

Réussir ma mission chez SOGEA, contribuer aux projets qui vont sortir en 2026, continuer à apprendre et à évoluer. Et surtout, montrer par l’exemple qu’on peut partir, se former, acquérir de l’expérience et revenir. J’aimerais que mon parcours puisse inspirer d’autres jeunes Martiniquais. Leur montrer que la Martinique a besoin d’eux, qu’il y a des opportunités ici et que revenir n’est pas un sacrifice mais un choix positif, enrichissant, qui a du sens.

Un dernier mot ?

« Partir pour se former, c’est s’enrichir. Mais revenir pour bâtir, c’est honorer d’où l’on vient. La Martinique ne peut pas se construire sans ses enfants. »

Oui. À tous les jeunes Martiniquais qui sont partis ou qui envisagent de partir : n’oubliez pas d’où vous venez. Vous avez une responsabilité envers votre île. Partez, formez-vous, apprenez, grandissez, découvrez le monde. Mais gardez toujours en tête l’idée du retour. La Martinique a besoin de vous, de votre énergie, de vos compétences, de votre engagement. C’est à nous, la génération qui est partie se former, de revenir et de participer à la construction de l’avenir de notre île. C’est notre devoir et c’est aussi notre fierté.


Bryan Guiout, 33 ans, conducteur de travaux principal chez SOGEA Martinique. Un parcours de 17 ans entre la métropole, la Réunion et Mayotte, et un retour au pays qui inspire.

Propos recueillis par Philippe PIED

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